L’Ombre de la baleine, Camilla Grebe.

J’ai découvert Camilla Grebe il y a un petit moment déjà, à l’occasion de son premier roman Un Cri sous la glace qui m’avait surprise et délicieusement désarçonnée. Le deuxième, Le Journal de ma disparition m’avait moins convaincue, alors j’ai longuement attendu avant de lire ce troisième volet. Un an pour être précise que ce roman attendait dans ma PAL… et puis, le moment était venu de le prêter à ma mère alors je me suis motivée à le sortir et je ne regrette pas.

Des corps de jeunes hommes sont repêchés, leur mort est mystérieuse, faisant penser à des règlements de compte douteux alors que ce sont en apparence des jeunes bien comme il faut. Malin et Manfred- qui se débattent eux-mêmes avec leurs démons personnels- sont en charge de l’enquête et piétinent. En même temps, Samuel s’essaye au trafic de drogue et se brûle les ailes, jusqu’à ce qu’il trouve un refuge aussi glaçant qu’étrange. Reste à savoir s’il est vraiment sorti d’affaire ou non. Et qui est à l’origine des morts.

Je n’ai eu aucun mal à me replonger dans l’univers de Camilla Grebe, bien que l’ayant déserté depuis un bon moment et cela m’a fait chaud au cœur. Alors, oui, j’ai oublié des détails comme les relations entre Malin et sa mère -qui semblent compliquées-, mais franchement, cela ne gêne en rien la lecture! Des références sont faites aux tomes antérieurs, et cela suffit amplement. L’essentiel reste les soucis actuels de nos protagonistes : l’enfant de Manfred – clouée sur son lit d’hôpital – la grossesse de Malin, et l’enquête en cours. Les deux s’articulent très bien sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Cela donne un véritable équilibre qui nourrit les personnages sans noyer le lecteur dans des considérations ennuyeuses. Manfred et Malin sont très humains ici, et l’enquête est savoureuse. C’est finalement ce que je demande à un bon polar.

J’ai beaucoup aimé la structure de ce roman : nous suivons en parallèle l’histoire de Samuel et l’enquête, qui sont a priori deux fils distincts. Bien entendu, nous nous en doutons tous, ils vont se rejoindre, et de manière particulièrement délectable et glaçante en plus d’être inattendue. Très clairement, la chute n’est pas ce que nous imaginions au début et l’autrice parvient parfaitement à nous emporter sur de fausses pistes. J’ai trouvé un vrai plaisir livresque dans l’escalade des révélations à la fin. L’identité du coupable est surprenante, ses motivations le sont encore plus, sa plongée dans l’horreur nous laisse pantois et l’issue pour Samuel de sa folle équipée est des plus tragiques. L’ensemble est donc addictif en plus d’être trépidant. Et, les passages que nous pensions être plus calmes se révèlent source du plus grand étonnement plus tard. Toujours se méfier de l’eau qui dort… le dicton n’a jamais été aussi vrai.

Le personnage de Samuel est très bien construit dans ce roman, et le duo qu’il forme avec sa mère entre amour et repoussoir est très efficace aussi. Samuel, c’est typiquement le personnage qui se prend pour un dur, qui teste les limites et veut de l’argent facile. Il agace bien sûr : enfant gâté, ingrat, nous voyons venir ses bêtises, mais nous voyons aussi arriver le drame de son existence et pas forcément là où nous l’attendions. Il est agréable de le voir évoluer, mûrir, grandir. Sa mère, quant à elle, est une vraie dévote, élevée dans un bain de religion, culpabilisée pour tout ce que les autres considèrent comme des erreurs, manipulée par un monde d’hommes qui prennent leur fonction et leur statut pour un chèque en blanc. Il est aussi savoureux de la voir s’émanciper de la tutelle masculine, une masculinité toxique dans le sens où finalement, elle la maintient dans un statut de petite fille attendant l’autorisation de vivre – alors même qu’elle est mère d’un enfant majeur. Dans ce roman, cette figure maternelle est touchante : elle est à la fois agaçante par son incapacité à se prendre en main et réjouissante par son sursaut et par son réveil. Sa ténacité et son amour de mère sont particulièrement efficaces en ressort dramatique et créent également quelques renversement de situation très intéressants. Par ailleurs, la question de la religion et des textes sacrés trouve ici une symbolique particulière. Symbolique des noms, symbolique des situations et cela ajoute une strate de sens supplémentaire. Je ne vais pas mentir, j’aurais eu du mal à trouver toutes les symboliques seule, ne maîtrisant pas assez la Bible pour cela, mais l’autrice amène les révélations au bon moment pour nous laisser goûter les liens, et pour savourer cette intertextualité.

Les figures d’enquêteurs ne sont pas forcément très détaillées ici et cela ne m’a pas du tout dérangée. Manfred et Malin sont d’ailleurs grandement aidés par des personnages qui ne sont pas enquêteurs. Pour être honnête, ils sont un peu perdus dans tout cet imbroglio. J’ai apprécié ce fait. Le syndrome de l’enquêteur parfait a tendance à m’être pénible, alors dans ce roman, les errances, des hésitations, les doutes, la vie privée qui empiète sur la sagacité, cela m’a plu. Une fois de plus, cela permet de ménager aussi des coups de théâtre qui sont agréables pour le lecteur.

J’ai particulièrement aimé les passages retraçant le quotidien de Jonas, de sa mère et de leur aide. Cela crée un flou inquiétant et glaçant. Nous ne savons pas – au début- où cela va mener les personnages : rédemption? ou au contraire chute au fond de l’abîme? Cette indétermination et le comportement dérangeant malgré tout de cette mère, les détails semés créent un malaise chez le lecteur, un malaise qui nous pousse en avant et nous donne envie de savoir, de comprendre. Bien entendu, au travers de ce roman, la question des réseaux sociaux est aussi questionnée : face à un drame, comment se met-on en scène pour les autres, que montre- t- on de sa vie, et pourquoi scénariser, montrer, mettre en lumière ders drames personnels comme le font Afsanev, l’épouse de Manfred ou encore Rachel?

Ainsi, j’ai adoré L’Ombre de la baleine et cela fait beaucoup de bien! Me voilà réconciliée avec les romans de Camilla Grebe, et je sens que je n’attendrai pas un an de plus pour lire L’Archipel des lärmes. Ce roman est addictif, trépidant et surprenant. Le lecteur est emporté dans une course folle où masques et faux semblants sont légions : finalement, au lieu de se méfier de celui qui crie le plus fort, il faut parfois se méfier de celui qui reste en retrait.

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