Le Sang des Belasko, Chrystel Duchamp.

Il y a un an, je découvrais Chrystel Duchamp avec son premier roman L’Art du meurtre. J’avais été séduite par l’originalité et par le lien avec le monde de l’Art, que j’affectionne beaucoup. A l’annonce de son second livre, il était impossible que je passe à côté : je me suis donc ruée sur Le Sang des Belasko. Aussitôt le livre entre les mains, aussitôt lu. J’en ai profité pour faire une lecture commune avec mon amie Clémence (eh oui, encore!) et nous avons une fois de plus papoté jusque tard le soir – ou tôt le matin – pour échanger sur l’œuvre. Une fois de plus aussi, nos ressentis sont proches. Je vous mettrai son avis en lien ici dès qu’elle l’aura publié.

Dans ce livre, cinq frères et sœurs se réunissent dans la maison familiale, la Casa Belasko, après la mort de leur père. Le domaine est vaste, isolé au cœur d’un domaine viticole, de quoi panser leur douleur en famille, le temps d’une soirée. Mais une lettre laissée par leur père, un vigneron taiseux, laisse éclater des révélations inattendues : leur mère ne se serait pas suicidée. Bientôt, les non-dits, les petites jalousies, les frustrations accumulées vont se décharger. Et le pire adviendra.

J’ai tout d’abord adoré la plume de Chrystel Duchamp une fois de plus. La lecture est fluide et prenante. Nous sommes happés dès les premières pages par la singularité de la narration et dès, lors, le piège de la Casa Belasko se referme sur nous comme il se referme sur la fratrie. Le premier chapitre est particulièrement saisissant. La Casa prend la parole et s’adresse à nous, créant une poésie des mots au charme incantatoire. La personnification des lieux est particulièrement efficace puisque dans le reste du roman, la maison semble se jouer de ses habitants, elle les observe, les surveille, les piège peut être aussi. Cela ajoute une strate de sens, entretient la confusion des êtres et attise la curiosité du lecteur. En termes littéraire, j’ai tout bonnement adoré ce premier chapitre qui nous fait passer dans un autre monde, qui nous accueille de plein pied au sein de la famille… et par voie de conséquence, j’ai également adoré le dernier, celui qui, par effet de miroir lui fait pendant et qui laisse éclater l’ultime révélation qui nous cueille et nous achève.

Le montage romanesque est d’une efficacité redoutable tout en étant pétri d’intertextualité avec le monde des Arts. Si L’Art du meurtre était tissé autour du lien avec l’art pictural, les tableaux, Le Sang des Belasko est clairement du côté de la tragédie classique. La présentation en actes en est un indice. La Casa Belasko devient alors l’incarnation du Fatum, de ce Destin inéluctable au devant duquel courent les êtres lors même qu’ils pensent le fuir. Dans ce roman, personne ne peut échapper à son sort. Le premier acte reste celui de l’exposition : nous découvrons les personnages, tous nous semblent sympathiques quoique parfois puérils, mais nous sentons affleurer aussi les tensions sans saisir pleinement les causes de ces malaises. Puis les autres actes se chargent de nous dévoiler touche par touche, les petits secrets honteux, les bassesses et les turpitudes de chacun. Presque aucun ne semble épargné, tous se débattent avec le poids de la Vérité mais aussi avec l’image qu’ils veulent donner d’eux même. Et, à l’instar des héros tragiques, tous sont d’une manière ou d’une autre dans l’excès : excès d’hédonisme, excès dans le culte de la performance et de la réussite, excès par facilité, excès d’adrénaline… mais aussi excès de gentillesse . Reste à savoir qui, au terme du cinquième acte restera debout, car les tragédies sont ainsi faites : de même que le Destin est en marche, la Mort s’approche et le bain de sang est inévitable. Les révélations concernant l’instigateur de tout cela sont d’ailleurs époustouflantes et concourent elles aussi à nouer le lien avec la tragédie antique.

La construction du récit suggère d’ailleurs la présence de la Mort ou du moins du drame : tout au long du roman, comme un leitmotiv apparaissent les chapitres centrés autour de l’hôpital et du capitaine Jouvry. Il recueille le témoignage d’un membre de la famille – a priori blessé- ses confidences sont le fil rouge du roman et laissent éclater ensuite les événements vus à travers les yeux de chacun. Ce mystérieux blessé laisse le lecteur dans l’expectative. Clémence et moi nous sommes longuement interrogées sur son identité avant de reconnaître que Chrystel Duchamp n’avait laissé aucun détail au hasard en floutant même toute considération de genre. Impossible donc de percer son identité avant d’arriver presque au terme de la lecture. Puis, dans chaque acte, nous alternons les points de vue de Garance, Philippe, David, Solene, et Matthieu. Ce changement perpétuel de focalisation constant permet de donner à entendre la voix et les récriminations de chacun mais aussi de nous pousser à nous interroger sur la véracité des propos puisque nous suivons les choses à travers le filtre d’une subjectivité : la place au mensonge, ne serait-ce que par omission est donc bien là.

En plus de nous tenir en haleine, de ménager des coups de théâtre et d’avoir une affinité littéraire certaine avec la tragédie, la construction du roman se révèle savoureuse pour la découverte des personnages. En effet, à leur première apparition, certains sont drapés de leur innocence, et alors que nous faisons à peine connaissance avec eux, nous leur donnerions le bon Dieu sans confession. Ah! Grossière erreur! De fil en aiguille, nous levons le voile sur les vilains secrets, sur les turpitudes profondément enfouies et magnifiquement cachées de chacun: les petites bassesses et les petites malhonnêtetés qui finalement font le lit des pires rancunes. J’ai particulièrement aimé cette façon de nous montrer peu à peu les pires facettes des personnages. Cela crée un effet bluffant et saisissant. Plus d’une fois Clémence et moi avons échangé, éberluées par les révélations, et nous demandant sans cesse si ce que nous venions d’apprendre était vrai ou si c’était un mensonge éhonté d’un frère ou d’une sœur pour faire du tort à l’intéressé. Ainsi, l’intérêt dramatique est sans cesse relancé, le lecteur est emporté par un courant violent et ne se relève qu’une fois arrivé au terme, après le naufrage, sonné par ce qu’il a appris et repu de son appétit livresque.

Ainsi, j’ai eu un coup de cœur pour Le Sang des Belasko. Ce roman est saisissant et particulièrement efficace. Non seulement c’est un très bon thriller, mais la thématique du huis clos est exploité brillamment, renouant avec les règles classiques de la tragédie : un seul lieu, en 24 heures ou moins, un seul fil directeur. Le rideau se lève : asseyez-vous confortablement et plongez vous aussi dans l’histoire de cette famille, version moderne et savoureuse des Atrides.

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