Digital Way of Life, Estelle Tharreau

En parallèle de mes lectures polar, j’aime beaucoup lire un peu de SF, Digital Way of Life était tout indiqué pour moi : des nouvelles, format parfait quand on a un petit garçon qui nous accapare et un thème tournant autour des nouvelles technologies pour changer un peu. Combinaison parfaite. Je ne ferai pas de résumé des nouvelles, ce serait absurde, je vais donc essayer de parler du recueil et des thèmes abordés, sans spoiler la découverte.

Digital Way of Life propose une grande variété de nouvelles toutes plus glaçantes les unes que les autres. Et c’est peu de le dire, réellement. J’ai beaucoup aimé les articles de presse en exergue de chaque nouvelle. Au début, cela m’a déroutée. Je me demandais vraiment à quoi cela pouvait mener; et, finalement, j’ai adoré. Au bout de quelques paragraphes de la nouvelle, le lecteur fait le lien et comprend. La partie en exergue éclaire le récit et vice-versa. En effet, l’article de presse / l’information offre un point de départ, une balise à partir de laquelle l’autrice construit une extrapolation, imagine une évolution de la société… et à chaque fois, cela se fait vers un futur terrifiant. Le lecteur suit ainsi un cheminement depuis ce qui nous semble aujourd’hui assez anodin jusqu’à l’aboutissement plein et entier. Le lecteur prend conscience de ce qui pourrait advenir à partir de cette graine plantée. Une plante monstrueuse et carnassière pourrait germer de cette seule graine, une plante qui s’étendrait, et étoufferait tout autour d’elle.

Le recueil aborde différents thèmes : les réseaux sociaux et le rapport au langage qu’ils induisent, leur impact sur nos manières de parler et de communiquer, ce qu’ils disent de nous et ce que nous pouvons faire dire aux photos postées ; les mondes créés par les jeux vidéos et la réalité augmentée – la façon dont cela redéfinit le lien humain, mais aussi la frontière entre rêve et réalité voire la banalité du mal que cela peut cacher ; la question de la Justice et des ordinateurs, plus largement la question de l’appréciation humaine à l’ère des ordinateurs et des intelligences artificielles ; la question des nouvelles technologies au service des chirurgies, la place de la technologie dans la médecine ; la question aussi de la mortalité humaine et de la tentative de survivre à sa propre mort par le biais des technologies ; et enfin, la question du souvenir à l’ère d’internet et de l’information en quelques clics. Autant de questionnements qui sont finalement très puissants et qui sont très prégnants. En effet, chacune de ces nouvelles fait vibrer une corde différente chez le lecteur. Certaines m’ont littéralement terrifiée parce que je sais, au fond, que cela pourrait arriver bien plus vite qu’on ne le pense. Et que si cette vision du futur devait réellement advenir, je tremblerais pour mon fils. D’autres m’ont paru moins probables mais tout aussi inquiétantes pour l’humanité, pour tout ce qui contribue à nouer des relations chaleureuses et épanouissantes. Quelques uns de ces textes m’ont fait penser à l’univers de Kafka, un monde dans lequel l’individu est broyé par un système tellement fou et inhumain que rien ne peut être fait pour l’enrayer. D’autres ont un accent cruel et rappellent les totalitarismes : nous voyons ce moment où un détail est sorti de son contexte, amplifié et déformé jusqu’à en faire une preuve à charge.

Estelle Tharreau a un vrai talent pour faire exister des mondes futurs aux accents cruellement actuels. C’est, je crois, ce qui rend ses textes si efficaces, si prenants et si angoissants. A aucun moment le lecteur ne peut apposer le filtre d’un futur si lointain qu’il en devient improbable. Dans ces récits, rien n’est fait pour nous sécuriser. Au contraire, tout contribue à nous faire sentir l’urgence à remettre l’humain au cœur des relations, à nous exhorter à faire attention aux machines et à l’utilisation que nous avons des différents médias et des différentes technologies. En filigrane, nous pouvons sentir l’urgence aussi à nous servir de notre intelligence pour avoir une utilisation raisonnée de tout ce qui nous facilite le quotidien. A trop vouloir gagner via la technologie et les machines, l’homme pourrait bien perdre son humanité, voilà ce que ces textes suggèrent.

Le format des nouvelles est bien évidemment percutant. Un roman aurait eu du mal à évoquer ces mille et une facettes, ces mille et un dangers. Ici, le tempo est rapide, les rebondissements sont fréquents, le lecteur est bien vite happé et il est entraîné vers une chute toujours saisissante. La brièveté du genre permet de nous prendre aux tripes, de nous étourdir et de nous porter au plus vite l’estocade, nous laissant sonnés, et, à peine remis, nous sommes pris dans les filets du texte suivant. D’une certaine manière, dans ce recueil, nous tombons sans cesse de Charybde en Scylla. Aucun des futurs n’est préférable à l’autre et si tous devaient advenir, quel drame pour l’humain !

En conclusion, je dirais que ce recueil est excellent : les questionnements abordés par les nouvelles sont riches et variés, ils touchent des points essentiels et prennent le lecteur aux tripes. La question de l’homme et de tout ce qui fait son humanité est posée. La plume d’Estelle Tharreau nous emporte et nous laisse, à la fin du recueil, essoufflés et étreints par une sensation diffuse de gêne et de crainte mêlées. C’est donc une lecture à la fois atypique et délectable dans tout ce qu’elle a de glaçant et de dérangeant.

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