Ténébreuse, Mallié / Hubert, tome 1.

A la dernière masse critique graphique de Babelio, j’avais sélectionné quelques BD. Il faut dire que cela fait partie des œuvres que j’ai le moins de mal à lire et à concilier avec le quotidien, la vie professionnelle et mon tout petit bébé en plein éveil. J’ai eu le bonheur de recevoir Ténébreuse de Mallié et Hubert : je suis enchantée parce que j’ai adoré Peau d’homme du même scénariste.

Ténébreuse met en scène un chevalier déchu Arzhur qui loue son épée et une mystérieuse princesse enfermée dans un château. L’un espère expier sa faute en la sauvant, elle espérait expier la faute de ses parents en vivant cachée…

Comme d’autres l’ont souligné, il y a des éléments classiques dans cette BD : nous retrouvons les codes de la chevalerie, le chevalier à l’honneur terni qui est la risée de tous, cet homme honni qui devient chevalier errant, mercenaire, buvant sa honte et cherchant à se racheter sans être convaincu d’y parvenir. Il y a aussi des créatures fabuleuses renouant avec le merveilleux médiéval, héritage des monstres antiques, des familiers dérangeants et de la fée Mélusine. Nous retrouvons aussi des figures grinçantes, à mi chemin entre les sorcières et les Parques : trois vieilles femmes à l’allure inquiétante qui s’annoncent comme bienveillantes mais qui éveillent en nous une méfiance sans borne. L’ensemble crée une base que nous sommes contents de retrouver et qui assoit une certaine dynamique. Je suis très heureuse de retrouver une part de la matière de Bretagne ici, retravaillée, réinventée. Cela a une saveur connue que les auteurs réhaussent d’originalité et de nouveauté.

En effet, le matériau initial est ici façonné pour apporter des questionnements intéressants : la rédemption d’une part et ce qu’elle coûte, les œillères qu’un débordement d’émotions peuvent nous imposer, l’esprit critique inhibé lorsque l’on veut désespérément croire en quelque chose. D’autre part, il y a tout un questionnement sur l’héritage et ce que nous en faisons : que recevons nous de nos parents?, en sommes nous responsables?, devons nous expier les fautes de nos parents, devons- nous réparer les torts des nôtres, sommes- nous condamnés à être ce que l’on attend de nous? Ou une autre voie est-elle possible? Pouvons- nous nous réinventer par delà les erreurs, par delà les fautes, par delà les préjugés? Enfin, la question de la monstruosité est posée dans tous les sens du terme : le regard porté sur ce qui est hors norme, sur ce qui sort du cadre habituel, le regard porté sur la différence, la peur que cela engendre. En filigrane, nous pouvons aussi nous demander si les comportements générés par la peur n’acculent pas l’Autre à devenir le monstre qu’on attend qu’il soit. Par conséquent, je trouve cet album riche de sens sur l’humanité, sur la vie en société, sur l’Altérité aussi.

Les personnages sont ici truculents : Arzhur est la figure emblématique du chevalier déchu. Il coche toutes les cases, ressemble parfaitement à ce que nous attendons de lui. Islen par contre dénote en tant que princesse en détresse. Elle est à la fois humble, prête à se sacrifier et à être douce et obéissante, mais elle contient en elle une impertinence aussi délectable qu’agaçante, elle est puissante et forte, capable de s’opposer aux autres si elle se sent trahie ou si elle estime qu’il y a une injustice. C’est une figure complexe qui est ici mise en valeur par les trois vieilles bien entendu, mais par Arzhur aussi. J’ai déjà envie d’en savoir plus sur elle, de la voir évoluer, de comprendre comment elle jugulera son côté obscur, comment elle se battra pour ce en quoi elle croit. Les trois vieilles sont à la fois détestables et savoureuses : figures mi- monstrueuses mi- familières, elles intriguent et agissent dans l’ombre pour parvenir à leurs fins. Mensonges, masques et trahison, voilà leur credo. Elles sont donc des atouts essentiels dans les rebondissements qu’elles insufflent plus souvent qu’à leur tour… pour le plus grand malheur de tous ceux qui les croient du simple homme jusqu’au roi puissant !

Enfin, je clôturerai cette chronique en parlant des graphismes. Je suis conquise par le dessin et par la manière de mettre en scène le texte. J’ai adoré la représentation des trois vieilles qui accentue l’ambiguïté de leur personnage. J’aime la délicatesse avec laquelle Islen est dessinée : elle est à la fois aérienne, douce, et a un visage parfois buté et dur. D’ailleurs, les visages sont particulièrement expressifs et portent à leur tour le sens de l’histoire. De même, les combats sont montrés avec sagacité : la violence est mise en valeur, la vitesse et la force des combattants aussi. Les forces obscures sont suggérées avec talent et laissent notre imagination poursuivre ce que le dessin a commencé : un régal.

Ainsi, cette bande dessinée a beaucoup de qualités : une matière éminemment littéraire, retravaillée, transformée pour jouer avec nos attentes et pour nous intriguer tout en nous amenant à conduire une réflexion sur l’humanité, la monstruosité et l’altérité ; un zeste de féminisme parachève l’histoire et donne une saveur délicate à l’ensemble qui est finement réhaussé par des graphismes délectables. Je lirai la suite sans aucun doute.

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