Shâhra, Les Voiles d’Azara (T2), Charlotte Bousquet.

J’avais eu un véritable coup de cœur pour Shâhra, Les Masques d’Azr’Khila de Charlotte Bousquet et j’attendais impatiemment la sortie du tome 2. Autant dire que je ne me suis pas fait prier pour dévorer cette suite qui est officiellement parue le 16 octobre. Je commencerai par saluer la grande beauté de la couverture. Celle du premier volet m’avait emballée, celle-ci me ravit tout autant. Nous avons là, réellement, de beaux objet-livres. Si vous n’avez pas lu le premier tome, attention, cette chronique risque de vous gâcher la découverte.

Dans Les Voiles d’Azara, nous retrouvons Malik dans une posture dangereuse. Il n’arrive plus à se nourrir de l’essence des kenzis et ses jours sont comptés. Aya Sin accepte enfin son héritage et ses dons prennent leur essor. Elle en profite pour protéger de son mieux la caravane tandis qu’Arkhane et Tiyyi se rencontrent, que Djiane poursuit son projet fou pour retrouver Riwan, sans se soucier des sacrifices à accepter, et tandis que l’Asag s’étend et corrompt tout sur son passage.

Ma première crainte en ouvrant ce livre était d’être perdue. J’avais en tête que l’écriture de Charlotte Bousquet faisait cristalliser un univers complexe soutenu par une conséquente galerie de personnages. Et c’est effectivement le cas. Pour autant, il m’a été particulièrement facile de replonger dans ce monde et de parcourir de nouveau le désert aux côtés des héroïnes. Je n’ai eu aucun mal à me souvenir des jeunes femmes et de leurs caractéristiques, même leurs surnoms sibyllins « Deux fois née », « Cent vies », « Déjà morte » ne m’ont posé aucun souci, tant ils font partie intégrante des personnages. La plume de l’autrice est particulièrement saisissante et cela m’a frappée une fois de plus. En peu de pages, elle parvient à recréer un monde chatoyant, mais aussi sinistre et cruel ; un monde où la magie positive d’Azara et celle d’Azr’Khila côtoie la noirceur des Efrit et les ténèbres d’un dieu corrompu qui s’attache aux kenzis et suce leur essence dans un projet aussi immoral que contre nature : maintenir une enveloppe mortelle déjà putride en vie pour se réincarner. Le monde ciselé sous les mots a le charme d’un Orient rêvé, un Orient pourtant aux multiples aspects : Orient magique par la présence des kenzis et de leurs multiples pouvoirs, Orient maléfique par les rites dévoyés et la présence des Ghûls – sorte de morts-vivants, Orient mystique avec la déesse Azr’Khila qui peut donner la vie et la mort ou défaire les fils de la maladie, Orient artiste avec les dyns et les poèmes chantés. Tous ces éléments donnent corps à cet univers, et lui confèrent une consistance inégalée.

Au milieu de ce monde dangereux, nous retrouvons Arkhane – la shalbia – qui a survécu à la mutilation, à l’abandon, à la trahison, celle dont le cœur brisé n’a perdu ni la bonté, ni le courage. Arkhane est un personnage que j’aime énormément. Elle n’est que renoncement et bonté. Jamais elle ne donne le premier coup et sa clairvoyance n’a d’égal que son intelligence. Elle dénoue bien des fils grâce à sa sagacité, sans pour autant se mettre en avant car l’humilité est également sa caractéristique. Tiyyi est également très touchante : comme Arkhane, elle a tout perdu, et, en perdant tout, elle se trouve. Elle découvre qui elle est et quelle est la nature de ses dons. Cette adolescence est d’une gentillesse rare et cela lui permet de s’enrichir au contact des autres. Chaque fois qu’elle fait le bien, elle gagne quelque chose à l’instant même où elle croit avoir perdu. Son surnom « Cent vies » ne dévoile son vrai sens que peu à peu, mais lorsque c’est fait, c’est époustouflant. Aya Sin et Djiane sont celles qui évoluent le plus dans ce tome. L’une parce qu’elle accepte ses failles, reconnaît ses erreurs et accepte enfin de devenir celle qu’elle doit être, l’autre parce qu’elle renonce à un projet fou et illusoire, qu’elle prend conscience de sa vraie force – et traversant le pays d’Azr’Khila- fait la paix avec elle-même pour accéder enfin à son vrai Moi et à sa vraie puissance. Si nous y réfléchissons bien, ce tome est celui de l’accomplissement pour quatre femmes hors normes, quatre femmes aux talents rares, quatre femmes rudement éprouvées mais qui à partir des ruines de leurs vies font renaître LA vie et sauvent l’équilibre. Nous avons là des héroïnes attachantes, qui brillent par leur humanité et leur compassion, par leur capacité à comprendre ce qui les entoure et à faire le bon choix, même s’il est douloureux. Leur résilience devient la clef de leur avancée et l’acceptation de leur destin la passerelle vers la paix intérieure et vers leur réalisation. Sous nos yeux ces femmes s’épanouissent enfin alors que nous les pensions brisées, elles déploient leurs ailes, prennent leur envol et contrecarrent les plus noirs projets. Je crois que c’est ce qui m’a le plus conquise dans le récit : ces femmes savent reconnaître la souffrance – la leur, celle des autres – elles sont capables de la digérer, de la transformer et de renaître tout en accomplissant le bien. Leur lutte devient notre lutte, car bien vite nous nous rangeons à leurs côtés dans une épopée fabuleuse – intérieure comme extérieure.

Charlotte Bousquet donne des accents mythiques à son récit avec les chapitres en italique présentant l’histoire des jumeaux Bintou et Simba. Deux hommes dont le destin est étroitement lié au monde, à l’Asag et à Kerfou, le dieu fou, mais deux hommes qui finissent aussi par rencontrer aussi notre quatuor féminin. La manière de mettre en scène leur lien est très intéressant, léger et subtil. L’issue de cette épopée féminine est alors resserrée en un récit sobre qui dénoue tous les fils emmêlés que nous avons pu découvrir dans les deux tomes. Enfin, Malik incarne particulièrement la folie ici. Dans son délire, il corrompt tout, engendre la servilité, s’immisce dans la conscience de ses subordonnées et répand son poison et son fiel sur terre. Dans ce deuxième volet, il est encore plus détestable que dans le premier. Sa bassesse trouve un pendant lumineux inattendu en Kele’r Kwambe, ce qui crée un diptyque très intéressant autour de l’immortalité de l’âme / du corps, du désir de mortalité et du désir d’immortalité. Ces deux hommes apportent en trame de fond une réflexion sur la dignité, sur la bonté, sur la folle cupidité et sur la violence, et cela ajoute à la profondeur du livre.

Ainsi, je suis tout aussi conquise par Les Voiles d’Azara que je l’ai été par Les Masques d’Azr’Khila. Ce deuxième tome nous emporte dans une ronde magnifique où le Beau côtoie L’Ignoble, où la magie est tour à tour une arme ou une bénédiction, où le destin individuel influe sur l’Histoire dans des combats âpres et douloureux contre des ennemis retors mais aussi contre soi-même. La trajectoire des héroïnes est captivante au même titre que l’univers doux-amer et plein de poésie qui se déploie sous nos yeux.

Tome 1 et Tome 2 de Shâhra, de Charlotte Bousquet.

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