Shâhra, Les Masques d’Azr’Khila, Charlotte Bousquet.

Shahra       A la sortie de ce roman, j’ai eu un coup de cœur pour la couverture et le synopsis. Il faisait partie d’une opération dédicace des éditions Mnemos pour les Imaginales, alors je n’ai pas balancé : je l’ai commandé. Et puis, des événements douloureux ont fait que je ne l’ai pas lu, et j’en suis contente car je n’aurais pas eu la disponibilité d’esprit pour le savourer.

      Ce roman retrace trois destins de femme : Djiane, héritière d’un grand seigneur, instruite dans les arts de l’âram, à qui on impose bientôt un mariage qui révolte tout son être; Arkhâne, une apprentie chamane, à qui la jalousie et la méchanceté volera identité et dons, amputera sa vie d’une part de son être; Tiyyi, une jeune orpheline brinquebalée par un destin cruel qui lui fait perdre peu à peu tous ses soutiens. Trois femmes dotées de pouvoirs, différentes, mais puissantes, chacune à leur manière, au-delà même de ce qu’elles imaginent.  Trois femmes aux prises avec un monde brutal, violent, secoué par les appétits des hommes.

    Ce roman est absolument fabuleux par sa complexité. Nous avons là un livre-monde. Il contient en lui-même une mythologie, une historicité, des croyances, des destins, des lignées de rois et d’esclaves, de Djinns et d’immortels, des créatures fabuleuses qui façonnent sous nos yeux un Orient à la fois fascinant et terrifiant. Le souffle chaud du désert souffle entre ces pages et nous emporte. Ici les Rûh, des esprits élémentaires, servent de sombres desseins, des kenzis, humains aux pouvoirs magiques, sont utilisés, manipulés ou mettent leurs capacités au service des autres, des ekkhelil déciment les caravanes la nuit de leurs essaims meutriers. Les déesses Azara et Azr’Khila sauvent ou perdent les hommes… Le monde dépeint est donc à la fois beau et terrible, mélange subtil de poésie, de magie et de violence, celle des hommes, celles des éléments, celle des Dieux. Personne n’est épargné et chacun reçoit en partage son lot de souffrance, de maladie, de deuils. Néanmoins, certains sont plus durement touchés et attirent notre compassion tandis que d’autres renouent avec les contes et les Mille et Une nuits et attirent notre haine et nos mépris, figures de marâtres détestables comme Meriem ou Mehra, ou bien figure de sorcier tyrannique comme Malik.

       Ce monde extraordinairement complexe est servi par une plume enchanteresse. A intervalle régulier, l’écriture se fait poésie et nous berce, le temps d’une dyn, le temps d’une prédiction ou du chant d’un artiste. La description des lieux et des paysages nous transporte dans un Ailleurs immémorial, au milieu du désert aride et assassin, au cœur d’une oasis rafraîchissante, au centre d’une ville à la touffeur détestable, saturée de relents de violence, de méchanceté, de cruauté et d’envie. La plume nous fait ressentir les choses au plus profond de notre être : le cœur qui se brise, la culpabilité, l’amour et la haine, l’émerveillement et la souffrance, autant de sentiments insufflés dans notre cœur de lecteur, de page en page, de ligne en ligne. Cette lecture en devient grisante et obsédante, à la manière d’une litanie qui ne sortirait plus de notre tête. Une fois happés entre les pages, nous n’en sortons jamais vraiment et l’immersion se prolonge bien après avoir fermé le livre.

      Le destin des personnages est absolument fascinant. Je suis incapable de dire laquelle des trois héroïnes j’ai préféré. D’autant qu’Aya Sin s’y ajoute et qu’elle éveille, elle aussi, curiosité et intérêt. Aucun de ces quatre destins ne m’a été indifférent, j’ai tremblé pour ces femmes, j’ai souffert avec elles, j’ai espéré – en vain- , et j’attends avec elles la fin de leur destinée. Aucune n’est épargnée par la cruauté, la brutalité, la soif brutale de pouvoir des Hommes. Chacune à sa manière est amputée d’une part d’elle-même, et, comme  un phénix, renaît de ses cendres, une renaissance violente, douloureuse d’où elles ressortent transformées. La force du roman réside aussi dans l’alternance du récit de ces vies. Nous suivons en pointillé le drame de chacune, nous ignorons quel lien les unit, et peu à peu, les fils épars de la destinée se rassemblent. Arrivée au terme de ce premier volet, j’entrevois l’unité, le lien, l’objectif et ne peut que me projeter en avant pour essayer d’en deviner la suite.

       Si toutes m’ont conquise, j’ai une tendresse toute particulière pour Arkhâne et pour Djiane : femmes bafouées, femmes humiliées, femmes brisées par la jalousie et par l’envie, elles suivent deux courbes différentes et pourtant complémentaires. L’acceptation et la vengeance, la fuite en avant et l’apprentissage ou l’oubli et une existence morose. Deux choix, deux postures qui n’en sont pas vraiment finalement car,  elles n’ont pas vraiment le choix, et leur destin est aussi lié aux personnes qu’elles croisent. « Marche ou crève », voilà l’expression qui me vient en tête. Deux femmes acculées qui marchent et avancent pour ne pas mourir mais qui au passage voient s’éteindre une partie de leur être. Deux femmes ô combien émouvantes, qui ne peuvent que nous remuer jusqu’au fond de nos entrailles.

      La grande complexité de l’univers déployé mérite amplement ses presque quatre cent pages. Aucune ligne n’est en trop et, avec une précision tout singulière, chaque élément trouve sa place dans une économie d’ensemble renversante. Chaque fils tiré à un moment donné acquiert tôt ou tard une importance capitale, nourricière pour le récit et la suite. Ce montage romanesque est saisissant, savoureux et stupéfiant car ici, on ne touche pas juste à la complexité des personnage, mais à un véritable brio, nous touchons à une vraie cosmogonie en plus d’une galerie de personnages impressionnante. Alors, bien entendu, nous avons aussi l’envers du décor. C’est une lecture exigeante et il faut un temps pour mémoriser chaque personnage, ses spécificités. Mais la beauté du texte le vaut largement.

     L’alternance des destins et les événements narrés nous poussent en avant dans une urgence qui se fait puits sans fond. Nous tombons avec les personnages, nous sommes emportés par une tempête du désert, et nous finissons le roman, hagard, étonnés, et fascinés, frustrés presque de ne pas en avoir plus, de ne pas avoir le tome 2 dans les mains pour poursuivre le voyage, pour comprendre, pour trouver les clefs et pour savoir, enfin.

      Ainsi, Shâhra de Charlotte Bousquet est un véritable coup de foudre pour moi, et le mot est faible! Tout m’a emportée, l’écriture, le monde, le thème, les personnages, la cruauté et la poésie de ce monde… Tout est parfait.  Je l’ai adoré et j’ai été incapable de le poser. Il me faut absolument la suite de cette merveille. 

 

 

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