Sans mon ombre, Edmonde Permingeat.

Résultat de recherche d'images pour "sans mon ombre"   Les Editions l’Archipel m’ont proposé cette nouveauté et le résumé m’a mis l’eau à la bouche. Je n’ai donc pas boudé mon plaisir en acceptant !

   Dans un accès de violence, Alice tue sa sœur, Célia. Alors que tout les opposait, Alice décide de prendre la place de la morte. Saura-t-elle donner le change et que découvrira-t-elle de l’autre côté du miroir?

     Tout d’abord, j’ai été étonnée par le début. Nous assistons au crime dès les premières pages sans  en connaître les raisons. Pour cela, il faudra attendre la fin. Alice endosse alors le rôle de sa sœur la douce, la tendre Célia, la bonne épouse qui ne froisse jamais les conventions. S’attendant à une petite vie bien rangée, à un long fleuve tranquille et reposant, Alice enchaîne déconvenue sur déconvenue. La vie de l’Autre lui apparaît comme un imbroglio de vaudeville. Entre commérages, médisances, faux semblants et hypocrisie, Alice est étourdie de la ronde dans laquelle elle est entraînée. La long fleuve tranquille de Célia est finalement un torrent déchaîné, hérissé de rochers tranchants. Autant dire qu’Alice en est pour ses frais et qu’elle a toutes les peines du monde à démêler le vrai du faux. De surprises en faux pas, le parcours d’Alice nous amuse et nous agace. Elle en fait trop, se montre brutale, agressive et finalement, renoue peut-être sans le savoir avec son Double, sa jumelle tant aimée et tant haïe. Le roman pose en effet en filigrane la question de la gémellité, de l’altérité, mais il interroge aussi les rapports humains : savons-nous vraiment qui sont nos amis? nos frères et nos sœurs? ou sommes -nous les dupes de ce qu’ils veulent bien nous montrer? Alice apprendra à ses dépends que trop de certitudes sont aussi néfastes que trop d’illusions.

       Célia, la grande absente du roman se dessine entre les pages, par des regards croisés, des propos tenus sur elle par les uns et les autres : Alice, en premier ordre, son mari ensuite, son horrible belle-mère et sa belle-sœur méprisante, sa mère, ses enfants, puis sa propre voix par l’intermédiaire d’un journal. Chacun de ces récits est un fil qui nous permet d’accéder à la vraie Célia, à ses rêves, à ses espoirs, à ses désillusions et à ses prises de conscience. La mièvre bourgeoise, la mère de famille prend son envol et rejoint sa jumelle en un dernier saut tragique. Elle en devient touchante car finalement, il semblerait que jamais personne ne l’ait vraiment connue. Cette manière de la présenter ajoute en saveur.

        De plus, il est particulièrement intéressant de voir la relation des deux sœurs évoluer par delà l’absence : la haine, l’envie, la jalousie, l’amour aussi, celui qu’on ne sait pas exprimer, celui qu’on tait et qu’on regrette. La chute du roman a été pour moi une réussite. Tragique, elle nous émeut. Pudique, elle nous laisse nous projeter dans la psychée d’Alice, et, dans un renversement ultime, elle se fait cynique pour clôturer l’oeuvre dans un rire grinçant.

      Un élément détonant dans ce roman reste la plume de l’autrice. Edmonde Permingeat prête à Alice une langue acerbe, une verve satirique, prête à croquer tous ceux qui la côtoient, du bourgeois libidineux à la croqueuse d’homme. Dans un élan jubilatoire, le lecteur retrouve la Célimène de Molière, qui fait tourner en bourrique le pauvre misanthrope qu’est Alceste. Mais ici, pas question de se moquer pour épater la galerie. Alice est atterrée par le puits sans fond de bêtise humaine, de travers et de perversité qui gangrène le beau monde qui la faisait tant rêver. Telle Icare, elle se brûle donc les ailes au soleil de la richesse qu’elle convoitait tant. Et, bientôt, le piège se referme sur elle : celle qui voulait mettre au pas tout le monde pour savourer une vie nouvelle devient le jouet d’un monde dont elle ne soupçonnait ni la violence ni la dangerosité. C’est à ce moment-là qu’elle peut renouer en un élan de sympathie et d’empathie avec l’Autre, cette jumelle tant enviée qui a su taire sa souffrance.

     Finalement, le roman est étonnant car l’enjeu n’est pas de savoir si Alice sera découverte, mais de découvrir les ressorts qui animent ce monde étrange, noyauté par le respect des apparences. Le plaisir du lecteur est aussi de voir les masques qui tombent et d’entrevoir, enfin, la possibilité d’enfin accéder à l’Autre. De plus, la rythmique du récit est singulière. Deux parties distinctes se dessinent : l’usurpation / l’accès à l’Autre et ses conséquences. Ce tempo est à la fois plaisant et déroutant. Si j’ai été emportée par l’urgence du début, la deuxième partie a été moins rythmée et a fait retomber cette pression pour se faire plus mélancolique. Toujours est-il que les pages ont malgré tout défilé entre mes doigts.

      Mon seul vrai bémol réside dans un choix d’écriture que je comprends, même s’il ne me convainc pas pleinement, et j’ai conscience que cela m’est personnel. La sexualité est très représentée dans ce roman, une sexualité assumée et libre parfois, mais aussi une sexualité violente, dure, un viol, une agression, des attouchements. Alors bien entendu, à chaque fois, il y a une raison : un personnage masculin concevant la femme comme un objet, un trophée, un homme pervers, une croqueuse d’homme, la sexualité pensée pour avilir, humilier, dominer. Autant au début, cela ne m’a pas dérangée, mais sur la durée, cela m’a pesé.

      Dernier point, et non des moindres, Edmonde Permingeat parvient à faire cristalliser des personnages détestables : la belle-mère atteint des sommets et nous hérisse le poil en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Alice et sa superbe nous agace aussi, le mari est également un monument de bêtise et il a suscité chez moi un rejet viscéral. D’ailleurs, le revirement de situation que lui réserve l’autrice n’est pas volé et m’a littéralement enchantée ! Par contre, petite contrepartie, les personnages sont un peu caricaturaux, notamment la belle-mère.

      Sans mon ombre d’Edmonde Permingeat est donc une lecture savoureuse et très intéressante. Le roman nous file entre les doigts et nous retrouvons les plaisirs de la satire alliés aux déconvenues de l’envie, le tout parsemé d’un zeste de regrets et de désillusions. Un cocktail savoureux et efficace. Je recommande malgré mes quelques réserves. 

 

2 réponses sur « Sans mon ombre, Edmonde Permingeat. »

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