Nils, T2 et T3 de Hamon et Carrion.

         J’avais eu un coup de cœur pour le tome 1 de Nils (article à retrouver ), et hier après-midi, comme j’étais trop fatiguée pour entamer un roman, j’ai choisi de relire le tome 1 et de me lancer dans la suite. J’ai adoré redécouvrir le premier volet, et c’est avec appétit que j’ai dévoré les deux autres tomes qui m’attendaient sagement dans la bibliothèque.

      Pour rappel,  Nils et son père constatent que leur monde devient stérile : plus de petits dans les troupeaux, les femmes n’enfantent plus, les graines ne poussent plus. Ils cherchent des réponses en parcourant les étendues et les forêts, découvrant un monde magique, mais aussi la cruauté des hommes et des dieux, les querelles d’égo et la folie humaine.

Nils, tome 2 : Cyan par HamonTome 2: Cyan. 

     La couverture de ce deuxième tome est plus sombre que la première. La statue de l’ange dressée se fait menaçante avec son capuchon et son sceptre, à mi chemin entre la hache, le croissant de lune et la faux. La posture d’Alba laisse entendre les difficultés, les embûches et les souffrances… Promesses tenues : ce tome est plus dur que le premier, les actions s’enchaînent, les morts aussi, les divinités que nous apercevions dans le tome 1 se font plus sombres aussi, plus inquiétantes. Ce ne sont pas seulement l’équivalent des Parques latines, elles ont un rôle bien plus grand, et des pouvoirs plus vastes. A plusieurs reprises, j’ai douté de leurs bonnes intentions, et sans l’ombre d’un doute, ces trois déesses ne portent pas toutes le même regard sur les hommes.

      Cyan met en scène une quête désespérée, celle de deux enfants Arun et Nils. Chacun a reçu en songe la visite d’une déesse. Seuls, ils s’aventurent sur l’immensité gelée, seuls ils font face au danger, au découragement, à la désespérance. Ils cherchent l’Arbre de vie, Yggdrasil, le pont entre les neufs royaumes, l’équilibre des mondes…

     Or l’équilibre est menacé par le royaume de Cyan. Gouverné par des hommes égocentriques, imbus de leur petite personne, Le Conseil présidant le royaume  repousse les limites de la mort, manipule les Élémentaires, déséquilibre l’ordre du monde, défie les dieux…. et surtout, fait périr hommes, femmes, enfants, faune et flore dans leur folie. C’est contre ces hommes et leurs machines qu’Alba et ses sœurs tenteront de lutter.

      Deux histoires co-existent dans ce tome. D’une part, une lutte de femmes pour sauver l’équilibre du monde, pour sauver la Nature de l’orgueil d’un Conseil… constitué d’hommes seulement. L’opposition entre les deux est d’ailleurs étonnante, et si elle n’est pas voulue, elle a attiré mon œil. Les hommes de Cyan sont montrés dans toute leur suffisance, Cyan écrase cet album, il prend toute la place comme il vole la vie des autres. Alba apparaît comme la guerrière, la femme déterminée, en proie aux doutes, bien sûr, mais à l’impulsivité tenace. D’autre part, le lien entre Nils et une déesse, la petite Arun aussi, et le caractère incommensurable de leur tâche nous étreint le cœur. Dans un monde qui se meurt, les gardiens de l’équilibre semblent bien fragiles et la misère de leurs armes fait naître la compassion du lecteur. Les héros ici sont autant de Don Quichotte, qui chacun à sa manière, lutte de toutes ses forces pour inverser une courbe destructrice.

       J’ai toujours autant aimé la fable autour des yôkai, esprits de la nature ou Élémentaires, peu importe le nom qu’on leur donne. La manière de les dessiner les autonomise et en même temps ajoute en poésie à l’album. J’ai aimé l’idée de cycle que cela implique. Une mort pour une vie, une vie après chaque mort. La perte d’un être permet à quelque chose de retourner à la nature avant de reprendre chair et corps différemment. La nature est ici nourricière mais elle est aussi une beauté à préserver, une beauté magique, constituée de forces qui nous dépassent et qui transcendent notre humanité.

 

Nils, tome 3 : L'arbre de vie par HamonTome 3 : L’Arbre de vie. 

      La couverture parle d’elle-même, je pense. Le monde s’enfonce dans le chaos. L’Arbre de vie, Yggdrasil, a été détruit, les Élémentaires ne peuvent plus se régénérer, les déesses sont courroucées et les hommes sont perdus, certains baignés dans un retour tardifs de spiritualité, qui semble fort peu sincère, d’autres luttant de toutes leurs forces pour essayer d’inverser le cours des choses, pour rétablir l’équilibre.

        Cyan semble défaite, la mort d’un seul homme fait prendre conscience de la vacuité, de l’orgueil et de l’insanité de leur conduite passée, mais le mal est fait, et à vouloir encore jouer et à encore se prendre pour des dieux, ils déclenchent d’autres catastrophes. La nature profonde des choses est affectée par la perte d’Yggdrasil, alors que les déesses elles-mêmes se déchirent pour l’avenir des hommes. Faut-il les anéantir ou croire encore en une poignée, capable de sauver le monde, de restaurer l’équilibre et de réinventer un arbre de vie?

         Ce dernier volet de la trilogie m’a étonnée. Les graphismes sont toujours d’une beauté à couper le souffle et se mettent une fois de plus au service du sens. La colère des uns semble sortir du cadre de la page, toutes les émotions mentionnées irradient et sautent aux yeux dans un élan de couleurs et de traits. Il y a énormément de petites trouvailles graphiques : la représentation des morts est fabuleuse, la manière de représenter le passage du plan des vivants au plan des morts aussi, l’entrée dans le Royaume des élémentaires est très intéressante également. La métaphore des loups, venus dévorer l’humanité, la matière dont ils semblent faits, leurs postures, leurs yeux sont aussi glaçants que beaux. Ils dégagent ce charme de l’horreur, cette beauté du danger et tétanisent en même temps qu’ils fascinent. Je suis totalement subjuguée par ces dessins au charme esthétique et symbolique.

      Dans ce tome 3, les rebondissements s’enchaînent et nous ne sommes pas déçus. Nos héros s’acharnent, poursuivent leur destin contre vents et marée, vaille que vaille, coûte que coûte. Cela les rend touchants. Plus d’une fois, j’ai tremblé pour eux, plus d’une fois, mes espoirs ont été déçus.

        Quant à la fin, je n’en dirai pas grand chose pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, mais elle est stupéfiante, déroutante, belle bien sûr. Elle est aussi chargée d’optimisme que le traits et la teneur du tome sont chargés de noirceur, de drames, de désespoir et de mort. Ce contraste est étonnant et… particulièrement beau. Je pense très sincèrement que je relirai cette BD et que j’ai trouverai une autre strate de sens, une fois que j’aurai encore un peu plus digéré ma lecture.

      Ainsi, nous avons ici une magnifique trilogie. Le propos est sublimé par des dessins d’une beauté exquise, le fond est plus que jamais d’actualité : garder mémoire du passé, conserver l’équilibre qui permet à la vie d’éclore. Alliance de modernité et de mythologie, de sciences et de magie, de mortels et de dieux… Tout ici se mêle et s’entremêle pour gagner en épaisseur, pour créer un monde, beau et cruel, balayé par la cupidité et l’orgueil, par le courage et l’altruisme. L’espace de trois tomes, un cycle entier se déroule sous nos yeux, une fresque belle et tragique, scintillante de beauté mais aussi perlée de pleurs. Un petit bijou. 

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