La Boulangère du Diable, Hubert Huertas.

Couverture La boulangère du Diable        La Boulangère du Diable est un récit qui me tentait depuis de longs mois. Entre le titre qui attise la curiosité et cette couverture aux accents glaçants, il n’en fallait pas plus pour me convaincre.

       Le roman s’appuie sur deux axes : en 1906, un boulanger républicain est maudit par le curé du village pour avoir osé venir en aide aux soldats faisant l’inventaire des biens de l’Eglise. Abandonné de tous, il mourra des suites de cette invective. Un siècle plus tard, son arrière-petite fille trouve refuge dans ce petit village et peu à peu, elle se replongera dans l’histoire de cet aïeul dont le destin est intimement lié au sien.

          Ce qui frappe à la découverte de ce roman, c’est la liberté de ton de l’auteur. Dès la première page, un langage fleuri éclot pour parler des fanatismes religieux dont Nadia est victime. La parole est vive, indignée et vous saisit à l’instant même où vous commencez à lire. Le ton est donné. La narratrice, qui raconte son histoire à la première personne, n’excusera rien : ni les persécutions, ni les morts, les assassinats encore moins. Car c’est bien de cela qu’il est question : l’assassinat de sa mère, dans sa boulangerie, en Algérie, tuée pour sa liberté de mœurs, pour son refus de plier devant les hommes, comme son aïeul vendéen avait été tué, accablé sous le poids de la vindicte d’un prêtre et de l’immobilisme d’un village. Nous avons donc une saga familiale d’une certaine façon, mais une famille durement éprouvée par les fanatismes religieux de tous bords, par les dérives et les excès. Le roman se charge donc d’une grande part historique. L’histoire de la Vendée est largement évoquée pour re-contextualiser l’histoire du boulanger, de ce « Grand-frère » qu’on a laissé mourir et de sa compagne qu’on a laissée partir, comme une pestiférée, enceinte et misérable. Pour autant, le roman  n’est pas un plaidoyer contre la catholicisme ou l’islam. Nadia aime profondément l’Algérie, son pays, ses racines, la lumière des lieux, les gens, et la vie là-bas. Les habitants du village eux aussi ne sont pas caricaturaux, mais plus souvent qu’à leur tour, ils sont la marionnette des puissants qui usent de tous les stratagèmes pour assurer leur domination.

       A côté de cela, des touches d’humour parsèment le texte, comme des fleurs sauvages semées pour  égayer une lecture au thème grave… Un humour grinçant parfois, à l’image de ce village vendéen profondément arc-bouté sur des principes et des dynasties d’un autre temps. Le nom du village par exemple sonne avec une ironie mordante « Fleurdécieux », le bien nommé village où l’intolérance des uns n’a d’égale que les magouilles des autres. Certains personnages permettent également de nourrir cet humour : Emile Jaber, en premier lieu, un vieil homme au langage suranné, et aux paroles délicieusement inconvenantes dans certaines occasions ; Nadia aussi est amusante parfois, Edmond, « Deux en un », fait sourire par ses attitudes gauches. Autant d’éléments qui touchent le lecteur, l’attendrissent, le font franchement sourire et applaudir au pied de nez fait par les opprimés aux puissants.

      Un des points forts de ce roman est d’arriver à faire cristalliser l’atmosphère si particulière d’un petit village, un endroit où tout le monde se connaît, s’épie, où les générations passent sans que les luttes de pouvoir ne cessent, un village où la mémoire ne faiblit pas comme un fantôme prisonnier des pierres. Les rôles se sont pérennisés, comme figés. Le maire est l’homme de paille du notable le plus aisé, notable qui de père et fils conserve la main mise sur le territoire et ne recule devant rien pour affermir son pouvoir. J’ai adoré détester la famille Mesnard de Curzon, j’ai aimé ce cousin Jacques, fier de son histoire, fier de ses convictions et hanté par le souvenir brumeux d’un héritage aux accents discutables. Entre les ruelles de Fleurdécieux, Nadia rouvre la boîte de Pandore et redonne vie au boulanger du Diable, à l’homme honni mais admiré et elle déclenche un véritable ouragan. Peu à peu, elle reconstitue le passé de cet homme, hautement émouvant, son incapacité à plier, ses espoirs, ses drames. Elle renoue avec un homme qu’elle croyait connaître grâce aux récits de sa propre famille, mais dont elle ignorait beaucoup. Une fois son enquête finie, par delà les siècles et les kilomètres, elle peut renouer les liens familiaux, réconcilier l’irréconciliable.

       Enfin, un petit détail m’a beaucoup plu : le livre est truffé de références littéraires. Je dois reconnaître que cela m’a réjouie. Bien entendu, cela ne plaira pas à tout le monde, mais j’ai vraiment apprécié. De même, comme le fil conducteur de l’oeuvre reste des fanatismes, nous trouvons des allusions à des événements récents, comme Charlie Hebdo et les attentats. Cela permet de rassembler tous les fanatismes, et de donner un accent très universel à l’oeuvre, sous l’histoire individuelle de Nadia et de sa famille.

        Ainsi, j’ai adoré ma lecture. Le ton est vif, sans compromis, et, à la manière d’une cold case, La Boulangère du Diable offre une enquête pimentée. Si le fond est grave, la plume ménage le lecteur par l’humour. De page en page, Nadia revisite le passé tout en éclairant le présent, elle renoue ainsi les fils du temps et répare les accrocs tout en libérant les cœurs.

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