Brasier noir, Greg Iles.

Brasier noir (Actes noirs) von [Iles, Greg]     Le titre de ce roman m’a tout de suite intriguée, et si ses mille pages et quelques m’ont un peu effrayée au départ, je n’ai pas hésité longtemps à le dévorer, poussée par une réelle soif de découverte.

     Brasier noir retrace le combat d’un fils – Penn Cage – pour sauver son père, Tom, d’une inculpation de meurtre. On l’accuse d’avoir tué Viola Turner, l’infirmière noire avec qui il travaillait dans les années 60. Mais à force de vouloir innocenter son père, Penn plonge aussi dans une époque trouble, celle où la haine raciale et le Ku Klux Klan faisaient rage, celle où la lutte pour les droits civiques s’amorçait… Et de révélation en révélation, c’est aussi l’image du père fantasmé qui se modifie en une longue descente aux Enfers.

    Autant le dire tout de suite, ce roman a une réelle densité. En terme de pages, bien sûr, mais aussi et surtout en raison du matériau même de l’histoire. Nous quittons la pure fiction, et nous savons dès lors qu’une part de vérité, même infime, hante ses pages. La lecture n’en devient que plus glaçante. En effet, des exactions du Ku Klux Klan y sont mentionnées et plus précisément, celle d’un groupuscule nommé ici les Aigles Bicéphales. Par de savants retours en arrière, l’auteur met en scène leur brutalité, leur haine de l’Autre, leur appétit de violence au temps de la jeunesse de Tom puis il nous montre les hommes vieillis mais non moins dangereux qui se dressent sur le chemin de Penn. La profondeur du roman vient aussi de cet aspect. Finalement, la haine brute, la violence déchaînée nous ramènent aussi à notre présent et à la nécessaire tolérance. De fait, le lecteur ne peut être qu’interloqué et touché jusqu’au plus profond de son être par ce qu’il découvre au fil des pages.

      Une des prouesses de ce roman est aussi d’allier la petite et la grande histoire : nous suivons la vie de Tom Cage, mais aussi l’évolution de l’Amérique dans les années 1960. Les détails sur la vie politique d’alors donnent à ces crimes racistes une autre résonance et accentuent l’effet de réel. L’auteur se lance ici dans un projet ambitieux et pharaonique : donner à entendre une époque complète dans toute sa complexité, aussi bien les petites lâchetés que le courage brut et les vrais drames.

     Du fait des choix narratifs, le lecteur est amené à naviguer entre deux époques : le présent (l’urgence de la condamnation imminente) et le passé, violent, brutal et trouble. Cette alternance entretient le suspense, bien évidemment, tout comme l’alternance des points de vue qui nous permet de découvrir les pensées des autres personnages et les multiples facettes d’une histoire très complexe. Nous sommes donc sans cesse happés, curieux d’en savoir plus sur les personnages attachants, pressés d’apprendre le fin mot de l’histoire. 

      J’ai particulièrement aimé l’art du rebondissement dans ce roman. L’enquête est lente, malaisée, les indices et les témoignages trouvés par Penn et ses alliés s’entrechoquent, se contredisent, laissent entrevoir une réalité parfois cruelle, avant d’être modifiés et infléchis par d’autres éléments… Finalement, comme dans une cold case, les indices peuvent induire en erreur, et, en l’absence de témoins de l’époque, leur interprétation est soumise à caution. Penn en fait l’expérience. L’image du père parfait vole en éclat et cette quête de vérité devient aussi une quête des origines pour mettre au jour des secrets familiaux. Le rythme du roman est donc effréné. De page en page, un nouvel aspect de la situation émerge et nous apporte plus de questions que de réponses, jusqu’à la fin quasiment.

    De plus, la galerie des personnages est réellement impressionnante! Le moindre personnage cité a une réelle importance à un moment du roman. Rien n’est laissé au hasard et cela dessine un maillage complexe de relations humaines, de mensonges, de faux-semblant mais aussi d’amour et de partage qui sous-tend avec brio une histoire déjà dense. J’ai adoré le personnage de Viola, à la fois tendre, courageux… et bafoué, humilié, abattu par la vie. Le personnage du père, Tom, est particulièrement intéressant lui aussi : ni parfait, ni monstrueux, il se débat avec ses souvenirs et sa conscience, mû par sa soif de sauver les siens. Son fils se découvrira peu à peu et sa quête le mènera à réfléchir à ce qu’on est prêt à faire pour ceux qu’on aime. Le personnage de Pithy Nolan m’a beaucoup touchée aussi : la vieille dame, mais surtout la grande dame, mémoire de toute une génération. Et que dire d’Henry ? courageux Don Quichotte qui se bat seul pour la Justice dans un monde qui veut oublier une page sulfureuse et sanglante de son histoire…

      Ainsi, Brasier noir est un roman magistral dont on ne sort pas totalement indemne. Quête de justice et de vérité, il se mue en une enquête sur une Amérique divisée, brutale et déchirée. Le lecteur est entraîné toujours plus avant, étreint par la soif de comprendre, estomaqué par l’ampleur de l’oeuvre et par les renversements de situation.

      C’est le premier tome d’une trilogie, j’ai déjà hâte de connaître la suite et de découvrir quelles pistes elle suivra désormais!

 

 

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