Le Chagrin du roi mort, Jean-Claude Mourlevat.

J’aime beaucoup les romans de Mourlevat que j’apprécie de faire étudier à mes élèves, aussi, lorsque j’ai vu Le Chagrin du roi mort dans la liste prévue pour la masse critique Babelio, je ne me suis pas fait prier pour le demander. Une fois reçu, j’avoue que j’ai un peu frémi : trente jours pour lire 450 pages, avec deux enfants en bas âge, vifs et intrépides (et la fatigue qui va avec!), j’ai craint de ne pas y arriver… et la magie de la plume de Mourlevat a opéré !

Ce roman se déroule sur Petite Terre, une contrée lointaine, isolée, une île battue par les vents. Le vieux roi est mort. Tout le monde est triste. Deux frères vont le voir, comme les autres : Brisco et Alexsander Johnasson. Ils regardent le vieux roi qui repose sur son lit, un fin manteau de neige tombant. Une prophétie change la donne. Et bientôt, il sera question de séparation, de trahison, de secrets, de vengeance. La guerre pointe son nez, trois ciels différents verront nos personnages. Des aventures, des deuils, une vengeance.

Tout d’abord, je dois dire que ce roman présente un univers très agréable. J’ai aimé me promener à Petite terre avec les jumeaux, j’ai aimé la douceur des lieux, la chaleur des personnages. Bjorn et Selma, les parents de Brisco et Alexsander, sont profondément gentils, ils font ce qui est bien. La chaleur de leur foyer innerve les pages, et ils m’ont beaucoup touchée pour leur bienveillance constante et leur détermination à faire ce qui est juste. Ketil, l’oncle des garçons, est aussi une belle figure : un homme qui agit en son âme et conscience et qui veut protéger les siens et son peuple, agir au nom des valeurs auxquelles il croit. A cela s’ajoute une belle complexité du monde créé : Petite Terre, Grande Terre, le continent, différentes langues… L’auteur nous plonge parfois dans la même situation que ses héros, nous heurtant à une langue que nous ne connaissons pas, qui n’est pas traduite puisque le héros ne la comprend pas. Cela donne une belle cohérence à l’univers mis en scène.

Un soupçon de fantasy et de magie vient compléter ce monde : la sorcière Brit en est un bel exemple. Chapitre après chapitre, détail après détail, nous reconstituons sa vie. Elle est hors norme. Figure à la fois positive et inquiétante. Son apparence la rend grinçante et effrayante, son coeur la rend humaine et gentille. Elle est celle qui prend soin de Brisco, de loin, elle est celle qui ne se pardonne pas ses propres erreurs et qui, du haut de ses plus de deux cent ans, fera tout pour réparer. Elle est cette figure féminine à la fois crainte et respectée. J’ai beaucoup aimé cette mise en scène de la sorcière. J’ai aimé aussi la présence de son compagnon de voyage, un nain courageux mais timoré. J’y ai vu une belle intertextualité avec Bilbo le Hobbit : un personnage que beaucoup sous-estimeraient, qui aimerait savourer le confort de sa maison, mais qui, pour ses amis, joue son va-tout et risque tout, découvrant au passage une belle part de lui-même.

Le trio qui m’a le plus ému est bien évidemment Brisco- Alexsander et Baldur, leur ami infirme. Alexsander se trouve dans une situation terrible. Détenteur de la prophétie, il ne comprend que trop tard de quoi il s’agit et endure plusieurs deuils – réels ou symboliques. Brisco est celui qui au cours du livre vivra trois vie et devra faire le deuil de celui qu’il aurait dû être, celui qu’il aurait pu devenir et accepter celui qu’il est. Il est particulièrement touchant car, à nombre d’égards, il est une victime collatérale de réalités qui le dépassent, et quand il a connaissance de l’ensemble, le mal est déjà fait. Nous avons là une véritable quête initiatique, pour ces deux personnages, et chacun devra trouver qui il est, qui il veut être in fine. Baldur m’a émue car, de sa blessure, il fait une force. Il a lui aussi des talents cachés qui deviennent un véritable ressort dramatique.

Enfin, l’ensemble du récit est prenant. Comme les héros, nous sommes ballottés par les vents contraires, malmenés par les aléas du destin, nous tremblons pour eux, nous espérons le meilleur, nous sommes déçus, parfois, frustrés à d’autres moments, soulagés de temps en temps. Ce que je retiens de ce roman jeunesse, c’est la part belle qui est faite à l’humanité : les turpitudes humaines, les vengeances, les failles, la jalousie, la perversité aussi, l’amour. Nous avons de tout. Et, finalement, ce roman jeunesse est aussi très adulte : rien n’est édulcoré, on ne nous offre pas un happy end mignonnet et fade. On nous offre une chute riche en émotions, imparfaite pour les personnages, mais empreinte d’humanité.

Ainsi, j’ai adoré ce roman qui se dévore. Les aventures des personnages se suivent, le coeur battant. Nous leur souhaitons le meilleur et sommes parfois déçus, mais il n’y a là aucune caricature : chaque être est profondément humain, animé de mille et une petites contradictions, capable de grandeur comme de bassesse. Ce roman jeunesse a tout d’un grand et fait vivre mille émotions à son lecteur. J’ai hâte de pouvoir le lire avec mon fils.

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