
J’ai déjà lu plusieurs romans de Jean-Luc Bizien, les chroniques de l’aliéniste, que j’aime beaucoup mais aussi le premier volet des enquêtes du Cabinet des Illusions, que j’avais beaucoup aimé découvrir l’année dernière. Aussi ai-je été ravie de me plonger dans une nouvelle aventure de la troupe du merveilleux magicien chinois! De plus, l’objet livre m’a beaucoup plu : la charte graphique est la même que pour le premier, avec des variations liées au thème de cette deuxième enquête. J’ai aimé le jeu d’unité – variation que cela instaure.
Cette histoire se déroule à Venise, en 1807. La troupe se prépare à se produire au Teatro Rossini, un théâtre historique de Venise, mais d’étranges incidents troublent la quiétude des répétitions : des ombres rôdent, des visages planent en coulisse. Bientôt, la rumeur s’emballe : le Fantôme de l’Opéra est de retour ! Les morts commencent. William Ellsworth Robinson, maître de l’illusion décide de mettre ses talents au service de la vérité et de tenir tête à son insaisissable ennemi.
Tout d’abord, j’ai adoré retrouver toute la troupe. Le lecteur a le sentiment de retrouver de vieux amis, leur camaraderie, leur complicité nous permet de nous glisser entre les pages, comme nous nous installerions en terrasse pour bavarder avec des amis que nous n’avons pas vus depuis longtemps. Ce qui m’a frappée dans cette Enquête à Venise, c’est l’apaisement entre les membres. Du premier volet, j’avais gardé l’image d’une Olive torturée, isolée, malheureuse parfois. J’ai retrouvé une femme assurée, fière de ses talents, vive et déterminée. Une femme maternelle avec Bamboo Flower alias Enid. J’ai été particulièrement touchée par cette transformation. J’ai trouvé qu’elle était un maillon essentiel entre les membres masculins de l’équipe ici. Elle a un rôle discret mais capital de catalyseur. Les autres membres du groupe ont par ailleurs eux aussi la part belle : chacun a son moment, chacun, d’une certaine manière apporte sa pierre à l’édifice et apporte au moment opportun l’élément qui fera vaciller les certitudes pour insuffler une direction nouvelle aux recherches. Il y a là une vraie saveur car aucun personnage n’est laissé de côté et finalement, la complémentarité qui innerve ces pages est aussi une belle leçon d’humanité.
En tant que lectrice, je me suis délectée du jeu intertextuel avec Le Fantôme de l’Opéra. J’ai adoré la manière dont la thématique est travaillée. Le choix de Venise est aussi saisissant : la commedia dell arte, les masques, les confréries secrètes, le carnaval, les petits passages secrets, les ponts baignés de ténèbres… tout dans le choix du lieu exacerbe le mystère et sert la légende. C’est le cadre parfait pour redonner vie à notre Fantôme, pour faire planer l’ombre de la Mort et pour démultiplier complots et chausse-trappes. Les descriptions des lieux, des petits bars confidentiels, des ruelles viennent nourrir le récit et lui permettre de prendre corps dans notre tête et dans notre cœur. Les émotions s’en trouvent plus intenses. Ainsi, une fois la lecture commencée, il ne m’a fallu que peu de temps pour venir à bout du roman tant j’ai aimé me perdre dans la mystérieuse Venise.
L’ensemble du récit est très équilibré et articule bien l’histoire de la troupe, les mésaventures de chacun à Venise et l’enquête. Le rythme est mesuré : l’enquête prend son temps, les possibles s’ouvrent devant nos enquêteurs amateurs, des suspects sont rayés de la carte après confrontation. Le tempo est donc parfois lent pour laisser le temps aux hypothèses de se former, pour laisser remonter une piste, analyser et corriger les déductions le cas échéant. Ce travail de longue haleine est dynamisée par des rebondissements, par des révélations qui viennent piquer notre intérêt. Ainsi, comme le fabuleux magicien chinois, nous supputons, nous essayons de comprendre, nous nous trompons. J’aime que l’ensemble soit savamment orchestré, nous obligeant à nous armer de patience. Dans ce roman, comme dans la magie en fait, les choses prennent leur temps pour permettre au plaisir de se déployer pleinement : la précipitation gâcherait l’effet, ici aussi, tel un funambule, nous marchons aux côtés de nos artistes sur le fil du drame et nous mettons tout en œuvre pour arriver au bout, entier.
La chute du récit est efficace. Les multiples acteurs du drame sont révélés, tantôt manipulés, tantôt œuvrant en souterrain. Il y a quelque chose de théâtral dans la façon dont l’issue est mise en œuvre et cela épouse parfaitement la personnalité de notre magicien chinois et la thématique du roman.
En somme, cette Enquête à Venise est saisissante. Les personnages prennent le lecteur par la main et le font entrer dans leur cercle, nous participons à l’enquête, mus par l’envie de découvrir le mystère et nous nous délectons de notre visite de cette Venise mystérieuse et dangereuse. C’est un très bon moment de lecture.