L’hypothèse du lézard, Alan Moore, Cindy Canévet.

Ce livre, j’ai craqué dessus au moment de sa sortie, et comment ne pas craquer sur cette beauté des éditions ActuSF? Je profite donc du Pumpkin Autumn Challenge pour le menu Automne des Mystères, catégorie Cabinet de curiosité : art, sciences, musée, singularité sont les mots clefs. Et ce petit livre colle parfaitement aux termes.

La centaine de pages de ce livre évoque le parcours de Som-Som, une enfant vendue par sa mère à la maison sans Horloges de Liavek. Elle sera soumise au Silence et portera le Masque brisé pour devenir l’amante des Magiciens. Isolée, elle sera le témoin d’une histoire d’amour violente et cruelle.

Ce court texte marque par son étrangeté et par sa poésie. La langue est belle, chantante, un brin nostalgique aussi. Cela crée un accord parfait avec les graphismes qui accompagnent l’ensemble du récit : les dessins sont sublimes, tantôt sur une double page, tantôt sur une seule ou sur une moitié. Deux parcours de lecture coexistent : l’histoire racontée par les mots et le drame chanté par les coups de crayon. Les deux viennent embraser notre cœur et notre esprit de lecteur et leur alliance nous emporte aux confins d’un univers cruel, où se joue une réelle tragédie, à laquelle nous assistons, impuissants. En cela, nous devenons les doubles de Som-Som, ce qui ajoute une strate de littérarité au texte. Elle est, elle, piégée dans son monde de silence, nous sommes, nous, piégés dans notre monde de lecteur silencieux, témoins sans aucun pouvoir d’un jeu pervers et violent.

Ce récit est à la fois beau et dérangeant. C’est un constat déroutant qui laisse en bouche toute la complexité de l’œuvre. L’univers imaginé par Alan Moore met mal à l’aise, ce huis clos dans un univers plein de non dits, de désirs frustrés, de manipulation et de violence larvée laisse une sensation étrange. Som-Som est abandonnée par sa mère, mais le destin qu’on lui impose est aussi tragique que celui des amants qu’elle observe. J’ai été profondément émue, choquée et accablée par le destin de cette femme, qu’elle accepte pourtant sans rien dire, comme une évidence, comme si elle n’avait pas le choix. Il y a quelque chose de déchirant dans son destin, dans la sérénité avec laquelle elle l’accepte et dans la façon dont elle est le témoin lucide mais silencieux des événements.

De la même façon, une véritable tragédie se noue avec le couple d’amants de la Maison sans Horloges. Le lieu semble sordide, osons le mot, et les amours accueillies ne sont guère plus positives. Lorsque deux artistes des lieux se laissent porter par l’amour, l’issue ne peut pas être positive. Les jeux de pouvoir, la culpabilité, l’ascendant de l’un ou de l’autre, la façon dont l’un s’étiole puis l’autre, tout ceci nous arrache incompréhension et compassion. Nous aimerions en tant que lecteur, en tant qu’individu secouer le malheureux, l’enjoindre à se réveiller, nous voyons poindre l’issue, et comme dans toute tragédie qui se respecte, nous ne pouvons pas éviter la catastrophe. La machine infernale est mise en marche dès la naissance de cet amour et tout concourt à nous porter jusqu’au dernier acte, bouleversant, cruel, violent et aussi désespérant.

Sur un laps de temps très courts, 120 pages, nous avons donc une démultiplication des tragédies : tragédie de l’être, faillite de l’individu, faillite du couple, revanche, joie honteuse et désespoir non feint. C’est le sordide de l’humanité qui ressort, une poésie de l’horreur du couple, le désastre d’une humanité qui se noie dans le silence ou la joie honteuse. C’est une lecture, belle, émouvante et hors norme. Un ovni littéraire et graphique qui ne laisse pas indifférent.

Ainsi, je suis enchantée de ma lecture. Je ne saurais pas vraiment classer l’Hypothèse du lézard dans une catégorie tant le verbe prend ici des chemins variés pour s’immiscer au plus profond de notre cœur de lecteur et pour nous troubler. Ce roman ne vous laissera pas indifférent, c’est certain ! Reste à savoir si vous êtes prêts à plonger tête la première dans cette nasse.

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