Bonne nuit, ma douce, Julie Garcia.

La lecture de cette petite nouveauté n’était pas prévue dans mon planning de septembre, mais je ne m’en plains pas. Cela m’a permis de découvrir une nouvelle autrice et de lire un polar de plus, ce qui reste un de mes péchés mignons, alors pourquoi donc se priver? Je l’intègre in extremis à mon Pumpkin Autumn Challenge, dans la catégorie Le Destin perdu, du menu Automne des mystères : nous avons une énigme, un temps resserré, et des pièces de puzzle qui peinent à s’emboiter pour révéler la vérité. Je tords peut être un peu le cou aux mots clefs de la catégorie, mais sur un malentendu, ça passe!

Bonne nuit ma douce met en scène Eléonore et les siens, qui s’apprêtent à passer les fêtes de Noël à Coppenhague. Ils ont réservé trois chambres dans un hôtel de luxe dans le quartier de Vesterbro, mais leurs vacances idylliques tournent au drame dès le lendemain de leur arrivée avec la disparition de leur fille cadette, Céleste, suivie d’une découverte macabre. Le cauchemar ne fait que commencer et Eléonore nous raconte son enfer.

La narration de ce roman est étonnante. Je pense que c’est ce qui frappe le plus dès les premières pages. Le récit s’ouvre comme un journal intime. Les événements sont déjà derrière nous, les protagonistes savent ce qu’il en est, nous seuls ignorons tout encore de l’horreur qui nous attend. La mère de famille prend la plume et raconte sa descente aux Enfers. Pour autant, le récit ne prend pas la forme d’une véritable autobiographie. Une fois ce prologue amorcé, nous suivons les rebondissements au jour le jour. Et une nouvelle division apparaît puisqu’au sein de chaque journée, plusieurs points de vue alternent : celui d’Eléonore et celui de l’inspecteur Nielsen, chargé de l’enquête. Cela donne un roman polyphonique, aux accents dissemblables, mettant en valeur des certitudes qui s’opposent et deux caractères très différents. Ce choix entretient aussi le flou dont l’enquête s’entoure et épaissit le mystère.

Les passages racontés à travers les yeux d’Eléonore maintiennent le suspense : la stupeur, le déni, la douleur, la dignité aussi, imprègnent tour à tour les parties qu’elle nous conte. Le lecteur sent le sol de la vie se dérober sous ses pieds, il voit son monde se fissurer et voler en éclat, ne laissant rien à quoi se raccrocher. Plus nous avançons et moins cette femme n’a de prise sur le cours de sa vie : toutes ses certitudes s’effritent, ce qu’elle aime s’effondre ou révèle de bien tristes secrets. A travers ses mots, nous entrevoyons la faillite du bonheur, le deuil de la famille, la douleur inapaisable de l’Absence et l’abîme sans fond de l’amour maternel, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Nous voyons une femme qui perd pied et qui se délite comme sa vie le fait également, avant qu’un ultime sursaut ne vienne changer la donne.

Les passages racontés à travers les yeux de l’inspecteur Nielsen créent un contrepoint intéressant, dans le récit. Le ton est radicalement différent, le contenu aussi. Cela crée un vrai choc de musicalité narrative. La langue de ce personnage est crue, vulgaire, rude, comme nimbée des vapeurs d’alcool dont le personnage s’enivre, dénuée de retenue, de douceur et d’empathie. La manière de faire et de s’exprimer de cet inspecteur m’a d’emblée rebutée : trop de brutalité, trop d’autosatisfaction, trop de morgue et d’assurance mal placée. J’ai rarement trouvé un enquêteur aussi détestable. Sur la fin du roman, il s’humanise un peu, mais pas assez pour me devenir sympathique. C’est donc un être que j’ai détesté tout au long de ma lecture. Il ne sait ni travailler en équipe ni ménager les autres pour tirer le meilleur parti de chacun. La chute du récit et ses hésitations ultimes – associées aux dernières révélations – sont finalement un juste retour de bâton et créent une ironie dramatique très savoureuse pour le lecteur.

L’épilogue est, à mon avis, la partie la plus délectable du roman. Bien entendu, tout le livre nous ménage des coups de théâtre, nous offre sur un plateau des personnages et des suspects tous plus détestables les uns que les autres, animés de petites bizarreries, de petites lâchetés, de turpitudes révoltantes, mais le récit connaît sa pleine mesure dans cet épilogue. Les révélations les plus étonnantes y sont faites, sans ménagement aucun pour le lecteur, et elles jouent pleinement leur rôle : nous porter le coup de grâce pour mettre un point final à une enquête dans laquelle les enquêteurs se noyaient.

Le style de Julie Garcia est étudié ici pour coller à la structure fragmentaire du récit. Nous voyons tout à travers le filtre de deux personnages – principalement-, et la plume se fait aride, nerveuse, sèche parfois, coupante souvent. Cela épouse également les émotions des personnages : agacement de l’inspecteur qui tourne en rond alors qu’il croyait l’affaire facile à clôturer, choc intense et désarroi des parents. Cette langue vient heurter le lecteur, nous bouscule et nous dérange, mimant les chocs émotionnels de chacun. Cette particularité peut séduire ou non. Cela sera suivant vos goûts. Si au début cela m’a marquée, je me suis un peu lassée en cours de route de ce procédé parce qu’il m’a retenue à la lisière des émotions des personnages et, finalement, je n’ai pleinement compatis avec personne : la souffrance incommensurable de cette mère ne m’a pas profondément touchée, je l’ai comprise, mais elle ne m’a pas fait vibrer ; la détresse du père m’a laissée assez indifférente et les casseroles personnelles de l’inspecteur Nielsen ne m’ont clairement fait ni chaud ni froid. Je suis donc légèrement déçue de ne pas avoir pu m’immerger davantage dans la lecture, sans que cela ne soit rédhibitoire non plus.

Ainsi, Bonne nuit ma douce est un polar déroutant et original par son style, par le rythme de son enquête et par les choix narratifs. Les renversements de situation sont légions et l’épilogue s’avère particulièrement savoureux. L’autrice tisse une toile opaque, avec un écheveau si serré que l’on peine à dénouer les fils. Je vous laisse vous confronter, si vous le souhaitez, à ces êtres au caractère détonant face au drame d’une vie.

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