Belle Greene, Alexandra Lapierre.

Lors de la dernière masse critique Babelio, j’avais craqué pour Belle Greene d’Alexandra Lapierre. J’ai été intriguée par la thématique et par le profil féminin qui se dessinait. J’ai eu le grand bonheur d’être retenue pour le lire et j’en suis plus que ravie.

L’histoire se passe dans les années 1900. Belle est passionnée par les livres rares et elle décide de forcer le destin. Peu à peu, elle gravit tous les échelons. Elle devient la directrice de la bibliothèque du magnat J.P. Morgan et fait fureur parmi l’aristocratie internationale, sous le faux nom de Belle da Costa Greene. Mais son secret est bien lourd : dans un monde encore foncièrement raciste, elle est en réalité afro-américaine, fille d’un célèbre activiste noir. Son teint clair lui permet de cacher ses origines, mais non sans efforts.

J’ai apprécié l’avertissement au lecteur et l’appendice à la fin présentant des photographies de Belle Greene et de certaines personnes évoquées dans le livre. J’ai adoré mettre un visage sur un nom, j’ai aimé voir à quoi ressemblait vraiment cette femme hors normes et j’ai apprécié qu’on me rappelle la triste réalité concernant les lois aux Etats Unis à l’époque car je reconnais que ne les connaissais pas assez bien pour mesurer vraiment le hiatus entre les communautés. Ce sont autant d’éléments qui m’ont permis d’appréhender véritablement dans quel contexte Belle a fait ses choix et cela remet les choses en perspective. La loi du « one drop » est d’une telle cruauté qu’on comprend que certains aient tenté d’y échapper pour jouir d’un avenir différent, surtout quand on sait à quel point la vie pouvait être difficile pour la communauté afro-américaine.

Ce roman est tout simplement fascinant . Il présente – de manière certes un peu romancée – des faits véritables, des destins véridiques et tout à fait singuliers! Il serait possible de faire un film à partir de ce matériau, sans que cela ne manque de rebondissements, de drames, de joies et de coups de théâtre. L’écriture de l’autrice montre bien tout le romanesque de la vie de Belle Greene mais aussi sa méticulosité, sa précision dans le domaine des livres, des arts et plus largement de la collection. La plume se fait donc experte pour parler d’Arts, lyrique pour décrire certaines œuvres qui ont enflammé notre Belle, posée pour évoquer les faits politiques, pleine de réserve pour évoquer les drames d’une existence qui n’a pas été épargnée et elle se fait aussi parfois complice pour évoquer la vie intime de Belle – ne nous cachant que peu de choses de ses émois et de ses excès. Nous avons donc là une belle alternance qui permet de conserver l’intérêt historique tout en faisant souffler un petit vent d’aventure et de non conformisme car Belle en avait à revendre!

Belle est un personnage – une personne! – tout à fait extraordinaire. Elle brille par sa détermination et son courage hors norme. Elle tient la fratrie et les pousse à faire partie des « Passing », ces personnes qui se font passer pour blanches alors qu’elles sont issues d’un métissage. Elle rejette le carcan d’une société inégalitaire qui lui refuse – parce qu’elle a des origines afro-américaines et que de surcroît, elle est une femme – le droit d’étudier dans de bonnes universités, le droit d’avoir un bon emploi, le droit de côtoyer l’élite de la société, le droit de se passionner pour les livres anciens. Elle est engagée sans le savoir, elle contribue inconsciemment par ses actes à changer la société en forçant le respect. Son combat ne pourra agir que sur les générations futures, une fois son secret révélé bien sûr, mais une fois mis à jour, il permet aussi de regarder le monde avec un esprit critique et de s’interroger sur les inégalités. Belle est également une femme audacieuse et intrépide, une femme qui, avec son caractère bien trempé, enfreindra quelques lois (et de manière savoureuse!), qui vivra sa vie comme elle l’entend sous couvert de respecter la morale. C’est une femme qui aura une vie pleine et nourricière : nourricière car elle s’enrichira de ses rencontres, de son rapport à l’Art, de ses amitiés plurielles. Mais sa vie est aussi une épreuve constante : ne pas se trahir, ne pas dévoiler son secret, protéger les siens, tout en vivant pleinement… cela reste un jeu de funambule auquel elle sacrifiera quelques nuits d’inquiétudes. Sa vie est aussi entourée d’amour que de livres : des amours vibrantes, des amours décevantes, des amours folles, des amours endeuillées. Mais, toujours, contre vents et marées, cette femme tiendra bon. Elle plie, elle pleure, mais elle ne ploie pas, on ne la brise pas. Elle encaisse, accepte, avance. C’est une femme extraordinaire de courage et de résilience, et en cela, elle force l’admiration. Ce roman m’a plu aussi à cause de ça : sans lui, j’aurais continuer à ignorer une femme que l’on ne devrait pas ignorer.

Les personnages secondaires sont tout aussi saisissants. Nous avons une chronique mondaine, en même temps qu’une chronique artistique. Bernhard Benson est détestable tant il est bouffi d’égoïsme, sa femme qui encourage ses aventures, est à la fois étrange et manipulatrice. Les amies de Belle sont étonnantes – parfois d’une aide phénoménale, parfois d’une méchanceté sans nom, car le succès entraîne la jalousie et les revers sont plus fréquents qu’escomptés. Belle fait de belles rencontres amicales parmi la gent masculine. Certains l’aideront, certains l’aimeront, certains lui offriront le tremplin qu’il lui fallait. Tout un univers chamarré gravite autour de cette femme et nous emporte dans un autre monde, dans une autre époque, entre aristocratie sur le déclin, nouveaux riches, vrais passionnés et faux intellectuels, entre magouilles et vérité, entre amour et haine affichées. J. P. Morgan est d’ailleurs un personnage à lui tout seul! Brillant, tyrannique, bon et agaçant, il fait naître chez nous des sentiments ambivalents selon les époques de sa vie.

Je terminerai par la famille de Belle… et quelle famille! Ce père est une figure terrible, entre amour fou, admiration et aversion. Il dispose d’un vrai poids et laisse une véritable empreinte sur le destin de sa fille. La mère et la grand-mère sont aussi deux forces de la nature. J’ai aimé la grand-mère que nous découvrons dès le début, j’ai aimé la mère aussi, sa force, son amour pour ses enfants, son courage. Le frère de Belle est peut être celui qui m’a agacée car, à un moment donné, il donne l’impression de se plaindre la bouche pleine tandis que sa sœur se démène pour maintenir la famille la tête hors de l’eau. Teddy, la jeune sœur est désespérante, mais quand nous voyons où la mène la désobéissance et les conséquences sur la vie de Belle, nous ne pouvons que lui jeter un regard compatissant car cette désobéissance est aussi la source d’un des plus grands bonheurs de Belle.

Ainsi, j’ai adoré ma lecture. Je suis réellement fascinée par cette femme hors norme, à la fois belle et farfelue, touchante et exaspérante, brillante et sensible – parfois trop!. En plus de nous présenter un extraordinaire destin, ce livre nous offre une chronique d’un temps révolu entre distinction, batifolage fou et érudition, et il ouvre la porte sur une vie plus romanesque que nous n’aurions pu la rêver, une vie d’une intensité si rare que plus d’un s’y est brûlé les ailes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s