L’Obscur Passeur, Denis Labbé.

L’Obscur Passeur est un roman que j’avais envie de lire car il me semblait original et intriguant. En plus, cela m’a permis de découvrir une nouvelle plume, et ça, c’est toujours un réel plaisir! L’intrigue se déroule dans un petit village nommé Bavay-la-Romaine. Gil Deguy – qui est archéologue découvre d’étranges vases qui semblent attester d’une présence étrusque sur les lieux, ce qui révolutionne l’histoire de la région. Etrangement, son meilleur ami, Louis écrit un nouveau roman sur un dieu étrusque dont le culte est remis au goût du jour par une secte, un dieu qui a soif de pouvoir et qui convoite une jeune femme nommée Flavia. Bientôt, drames et disparitions entachent le réel tout comme ils parsèment le roman, amenant les deux amis à s’appesantir sur ces coïncidences.

Le premier constat à faire est que ce roman a une belle complexité. Plusieurs fils sont déployés avant de se raccrocher les uns aux autres, liant l’Histoire et la Modernité, le mythe et le réel, la création artistique et l’exploration archéologique. Ainsi, les contours du réel sont floutés par le mythe, par les légendes et les croyances ; la création artistique atteint son plein pouvoir, quant à elle, et renoue avec la force créatrice (voire démiurgique!) du Verbe. J’ai trouvé cette dynamique vraiment intéressante : l’idée que les mots pouvaient amener à la vie, donner une épaisseur aux choses dans le monde réel… il y a presque – en filigrane – une réflexion à mener sur le poids des mots et sur le pouvoir de la parole. En amoureuse de la langue que je suis, cela ne pouvait pas me laisser indifférente. A cela s’ajoute des effets de parallélisme, des effets de miroir qui permettent aux histoires de se faire écho les unes aux autres et donc de donner une unité aux différents fils.

Cette complexité – si elle est savoureuse – a néanmoins un revers : il m’a été assez difficile d’entrer dans le récit sur le premier tiers de la lecture. Les différentes histoires se succédaient en des chapitres courts et resserrés, je peinais à voir le lien entre elles, et surtout, je n’arrivais pas à m’attacher aux différents personnages puisque je ne les suivais pas sur un laps de temps assez long. A ce moment-là, j’ai légèrement frémi, craignant de passer à côté de la lecture. Et puis, au détour d’un chapitre, les choses se sont éclairées et j’ai compris. A partir de là, le fil directeur entre les histoires m’a sauté aux yeux, et comme je côtoyais les êtres de ce roman depuis un peu plus longtemps, leur destin a réellement piqué ma curiosité. Dès lors, j’ai vraiment eu envie d’avoir le fin mot de l’histoire.

Le roman est également intéressant car il est – à mon sens – au carrefour d’influences littéraires. Nous y retrouvons des accents de récits de terreur, en plus de la fantasy mais aussi des accents historiques avec l’histoire de la ville de Bavay-la-romaine. Cela donne un roman assez érudit qui fait surgir un surnaturel glaçant et angoissant dans un monde cruellement ancré dans le réel, un peu comme si tout était démultiplié : l’ancrage et la terreur. Le dieu inconnu, Orcus, Le Passeur, est une figure essentielle de ce surnaturel. Son existence, ses mentions, ses actes, ses pensées contribuent à créer une atmosphère inquiétante et poisseuse qui nous poursuit bien après avoir fermé le livre. De vous à moi, j’ai senti plus d’une fois un frisson – à la fois détestable et délectable – me parcourir, le soir, à la nuit tombée après avoir posé mon livre! Je pense que c’est aussi le signe d’une œuvre réussie : ce roman emporte le lecteur dans son univers et parle à notre imagination, joue aussi avec nos peurs, notamment celle du noir et des chausse-trappes qui nous y attendent. A tout ceci s’ajoute une légère inflexion de roman policier puisque les protagonistes cherchent à découvrir la cause des disparitions – dans le récit de Louis- et dans la vie réelle. Or, aucune explication logique ne semble pleinement satisfaisante.

Les personnages de ce roman sont plutôt savoureux. Louis est vraiment intéressant, il est inconscient de ce qu’il provoque, il est tourmenté mais aussi malin et inventif. Son épouse est d’une force capitale, même si elle reste longtemps un personnage de l’ombre. Guy, l’archéologue, joue un rôle essentiel dans le récit même s’il ne m’a pas emballée. Flavia par contre est un personnage terriblement attachant. Nous aimons cette femme au caractère bien trempé, que la vie n’a pas épargnée mais qui ne se laisse ni duper ni mener par le bout du nez. L’haruspice est tout ce qu’il y a de détestable et chacune de ces apparitions permet de préparer le dégoût qu’il nous inspirera à la fin. Ce n’est pas évident de créer un personnage aussi avide de pouvoir, égoïste, malsain aussi, à l’image du dieu qu’il sert finalement. Bien évidemment, Orcus a une place de choix aussi! Et il ne nous laisse pas indifférent!

Enfin, j’ai particulièrement aimé la plume de l’auteur. Dans ce roman, il y a un travail sur les mots : les beaux mots, les mots précis, les descriptions qui donnent à voir et à entendre. Cela parle donc à mon cœur mais aussi à mon imaginaire et j’ai apprécié la beauté de la langue employée. A cela s’ajoute un travail de recherche évident sur la mythologie, sur l’archéologie qui permet de donner encore un peu plus de consistance à l’œuvre. Alors, bien entendu, cela fait aussi que nous devons prendre le temps de savourer la lecture, nous ne pouvons pas, à mon sens, la survoler, mais cela ne gâte pas le plaisir pris à lire, loin de là.

Ainsi, je suis enchantée de ma découverte. L’Obscur Passeur est un roman qui m’a permis de frissonner alors même que j’étais blottie bien au chaud sous mon plaid. Avec une réel talent de conteur, l’auteur nous emporte aux confins du réel dans un monde où le mythe rejoint la réalité et menace les Hommes à travers les appétits dévorant d’un dieu obscur et menaçant.

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