Le Piano rouge, André Leblanc et Barroux.

J’ai toujours aimé les albums et j’aime fureter dans les librairies à la recherche de petits bijoux endormis, s’ils abordent en plus des thèmes graves sous leurs dehors légers, c’est parfait. Le Piano rouge fait partie de ceux-là. Ce très grand album évoque en quelques pages la révolution culturelle chinoise à travers le destin d’une famille de pianistes séparée par les autorités, chacun envoyé dans un camp de rééducation… Eradiquer l’élitisme par le travail manuel auprès des paysans pauvres et étudier les écrits politiques de Mao. Tout un programme que la jeune fille ne connaît que trop bien au camp Zhangjiake 46-19.

Le texte de cet album est sobre, avec une grande pudeur, les auteurs nous livrent le destin d’une jeune fille, seule, isolée, abandonnée de tous, conspuée pour son amour du piano. Un piano qui est d’ailleurs ambivalent et revêt une réelle symbolique : exigeant un travail acharné, il est, depuis qu’elle vit dans le camp, son moyen d’évasion, son bonheur par-delà la grisaille. Le temps d’effleurer les touches et de laisser la musique la bercer, elle part loin du camp, loin de l’humiliation, loin de tout un quotidien sectaire et violent. La jeune fille, universelle par son absence de prénom, prend des risques, se fait prendre, accepte, avec résignation, les conséquences et pourtant, au creux de son cœur éprouvé, nous sentons battre encore l’aspiration à la liberté, l’aspiration à la Beauté, la passion pour l’Art. Elle ploie comme le roseau, mais courageuse comme elle l’est, elle résiste. Sa contrebande à elle devient des notes et des portées, pied de nez au petit carnet rouge politique, pied de nez à l’aveuglement des nouveaux puissants, et lorsqu’enfin elle peut reprendre son envol, elle s’échappe. Sous la résignation, sous le constat amer, sous la violence de la répression, l’espoir affleure : avec délicatesse et poésie, il nous est conté. Ne jamais abandonner, enfermer au plus profond de son cœur l’essentiel et survivre, résister en attendant des jours meilleurs, voilà ce que nous enseigne cette enfant.

Cet album est très beau par le message qu’il porte, par la réflexion qu’il permet d’amorcer sur l’Art, sur la liberté des artistes, sur les régimes oppressifs et sur les attaques dont sont victimes artistes et intellectuels. Il est aussi très beau par les dessins. Les illustrations ici prennent de l’ampleur, parfois sur une seule page, parfois sur une double page. Le format du livre permet de laisser s’épanouir pleinement les scènes, qui deviennent de véritables tableaux. Le noir et le rouge dominent : noir comme la noirceur de certains cœurs, comme le désespoir qui s’insinue lentement, rouge comme le sang versé, comme la révolution aussi, comme le régime politique opprimant les artistes. La violence est montrée, brossée à coup de crayon énergiques : deux hommes venus arrêter une jeune fille, une masse indistincte hurlant sur les terribles coupables d’aimer le piano… Ces dessins font écho au texte, certaines paroles sont d’une violence terrible. Finalement, en peu de pages, les auteurs parviennent à suggérer l’inhumanité sans montrer une seule scène vraiment choquante pour un enfant. Ce livre est donc accessible et intéressant pour amorcer le dialogue.

Le Piano rouge est donc une très jolie lecture au charme doux amer. La beauté des illustrations et leur expressivité épouse à la perfection le contenu et montre toute l’horreur d’un système qui perd son humanité et ne permet plus à l’Art de s’épanouir.

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