Les Forestiers, Thomas Hardy.

Les Forestiers est le roman qui a été choisi pour le club lecture de Charlotte parlotte, et j’en suis enchantée puisque cela faisait très longtemps que je n’avais pas ouvert un roman de Thomas Hardy. J’ai eu grand plaisir à me replonger dans les classiques anglais! J’en ai profité pour l’intégrer au Pumpkin Autumn Challenge dans la catégorie Nausicaä et la vallée du Vent, menu Automne des enchanteresses.

Ce roman nous présente une tranche de vie, dans un coin de campagne. Grace Melbury revient dans son hameau natal, après avoir fait des études en pension. Pour cette jeune fille, le retour aux sources est des plus déstabilisants. Forte de ses nouvelles expériences, il lui est difficile de se résigner à la voie toute tracée d’un mariage avec un jeune homme du coin qui n’est pas prêt à quitter ses racines. Au fil du temps, elle s’émancipera, fera ses propres choix, quitte à se brûler les ailes.

J’ai eu un réel plaisir à redécouvrir la plume de Thomas Hardy. Nous avons là une langue riche, pleine de promesses et de beauté, une plume qui fait chanter la campagne et le terroir sous les mots. A travers sa description, nous retrouvons les senteurs d’automne, lors de la cueillette des pommes et de la fabrication du cidre, les odeurs des pins et de la sève des arbres lors de l’écorçage, le mugissement du vent lors des longues soirées d’hiver. C’est tout un monde rural qui pulse entre les lignes et qui se livre à nous dans sa rudesse et sa poésie. Dans une certaine mesure, j’y ai retrouvé des senteurs de mon enfance, des longues balades dans les bois, la cueillette des fruits et ce retour sur mes propres racines a conféré à la lecture un petit supplément d’être. En plus de donner à entendre l’univers campagnard, la plume de l’auteur se charge de littérarité. De nombreuses allusions sont faites à d’autres œuvres de poètes et de romanciers de toutes origines. Il y a donc une mise en abîme littéraire des plus savoureuses. Nous ne tombons pas dans l’exercice de style, chaque citation, chaque allusion résonne au sein du roman et charge l’histoire d’une force supplémentaire tout en offrant au lecteur le plaisir de découvrir ou de redécouvrir des œuvres littéraires supplémentaires. Les Forestiers est donc une lecture très enrichissante, littérairement et artistiquement parlant.

Le roman est très agréable à lire, malgré sa longueur, il n’y a pas de temps creux, pas de passage à retrancher. Chacun permet d’éclairer la vie d’un personnage ou d’entretenir le mystère des lieux. La forêt est ici ambivalente à souhait : détestée par Grace qui y voit un monde qu’elle rêve de quitter, elle devient aussi son havre de paix, le monde où elle aurait pu être heureuse ; outil de travail des hommes, ce sont aussi les arbres qui entraînent la perte de monsieur Stout et qui déclenche une tragique cascade d’événements. Les bois, le château, la nature toute entière ici devient un personnage, allié et opposant à la fois, ami et ennemi selon les moments et selon les hommes. Cela confère une atmosphère toute singulière au roman et lui donne un cachet tout particulier.

Les personnages eux-mêmes sont finement travaillés. Grace est un personnage d’une rare complexité. La longueur du récit permet de mettre en scène son évolution, une évolution bien souvent contrainte par la bien pensance ou par les décisions des autres, car toute indépendante qu’elle soit, Grace obéit à son père malgré tout, et il y a quelques passages où j’aurais aimé qu’elle s’affirme et suive son intuition plutôt que d’écouter les conseils d’autres personnes. Sa vie aurait été toute autre si elle avait mené jusqu’au bout sa rébellion face au destin qu’on lui traçait. Le tragique de son existence réside là-dedans. Comme un papillon attiré par la lumière, elle se brûle les ailes auprès d’un homme qui semble avoir toutes les qualités mais n’a finalement que le vernis de ce qu’elle cherche, mue par une fierté qu’on lui inculque petite, elle se montre condescendante avec certains, le regrette amèrement et se débat avec les codes d’une société qui la broie. Elle est aussi émouvante que désespérante par moments, et cette ambivalence du personnage est au diapason avec l’ambivalence des lieux. Grace trouve un pendant féminin en Felice Charmond, une femme libérée, veuve, qui fait scandale et défraye la chronique par son attitude. Elle fait ce que Grace n’osera pas faire, mais, elle aussi, en paiera le prix. Felice fascine les hommes autant qu’elle les repousse, elle choque mais l’assume. Ce personnage marque également l’époque du livre, c’est certain, et atteste d’une vision de la femme désormais changée – et heureusement!.

Du côté des hommes, plusieurs choses attirent l’attention. Fitzpiers, l’homme du monde aux mille et un défauts, policé sans être profond, brillant sans être humain a attiré bien vite mes foudres. Par opposition, le personnage de Giles est bien entendu de toute beauté. L’auteur met en scène une résilience rare, alliée à un code de l’honneur et à une bravoure morale extraordinaire. Giles est clairement le héros stoïque, qui se dresse au milieu de l’orage, qui encaisse les coups durs en courbant le dos sans ployer, et qui envers et contre tout, garde une dignité admirable. J’ai eu un véritable coup de cœur pour ce personnage d’une bonté hors norme et au destin tragique. Quant au père de Grace, monsieur Melbury, c’est un personnage réellement intéressant, féministe avant l’heure, il est à la charnière de deux mondes quant à la vision de la femme. Il reste très empreint de la culture de l’époque – décidant à la place de sa fille-, mais en même temps, témoin des déconvenues qu’elle endure, il s’interroge sur la justesse de cette conception du destin féminin. Cela m’a vraiment interpellée et m’a beaucoup plu de constater ce clivage au sein d’un même personnage, qui devient presque le symbole d’une évolution des mentalités nécessaire et en devenir.

Ainsi, je suis enchantée par ma lecture. Si certains éléments marquent vraiment l’époque où le roman a été rédigé, il offre aussi et surtout au lecteur une magnifique mais cruelle destinée – d’hommes et de femmes-, le tout servi par une plume riche et chantante.

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