Des milliards de tapis de cheveux, Andreas Eschbach.

tapis de cheveux 3         Ce roman me faisait de l’œil depuis des années ; le Père Noël a souvent oublié de me l’apporter, et une fois que le Graal a rejoint ma bibliothèque, je l’ai laissé dormir un peu. Je ne l’ai sorti qu’il y a quelques jours, poussée par un élan irrépressible : il était temps de percer le mystère de ces tapis de cheveux!

    D’autant que la quatrième de couverture reste énigmatique : Nœud après nœud, jour après jour, toute une vie durant, ses mains répétaient les mêmes gestes, nouant et renouant sans cesse les fins cheveux, comme son père et le père de son père l’avait fait avant lui…

       Ce roman est d’une très belle densité, et qui dit densité, dit besoin de temps pour le lire et pour laisser l’univers se déployer pleinement. Il a donc le défaut de sa beauté : il m’a fallu un peu de temps pour rentrer dans l’histoire, et surtout pour appréhender réellement la complexité de ce qu’on me proposait. Le récit débute avec l’univers des tisseurs de tapis, une vie rude et ardue, mais marquée du sceau de l’admiration de tous. Chacun considère comme un honneur de tisser un tapis de cheveux pour l’Empereur, une tache sacrée dont il faut s’acquitter.  Nous sommes donc un peu déboussolés lorsqu’au détour d’un chapitre, nous comprenons qu’il y a un voyage dans l’espace, des hommes qui arrivent sur cette planète et découvrent ces mœurs étranges. Tout d’un coup, nous prenons conscience qu’il ne s’agit pas juste d’un monde différent, un pays avec des coutumes étonnantes, car en fait, tout un univers a été façonné. Plusieurs planètes sont explorées sous la plume de l’auteur, avec toujours un fil directeur, un point commun avec notre trame de départ : les tapis de cheveux. La seule chose, c’est que ce point commun est difficilement discernable. En vérité, nous ne comprenons vraiment l’ampleur du récit que dans les quarante dernières pages. Il y a donc là un véritable tour de force. Tout ce qui semblait décousu, étrange, inclassable dans cet univers, prend place dans ce puzzle géant et fait sens.

      Ce n’est qu’à la fin que nous réalisons l’horreur de l’Empire, l’atrocité de certains choix, la cruauté des dirigeants, la subtilité de l’Empereur Alexandr XI, mais aussi le drame d’un empire qui n’a pas su qu’il n’avait plus d’empereur. La Libération n’arrive qu’à la fin et brise des destins tout en en sauvant d’autres. Cela confère une dimension très paradoxale à l’oeuvre et aussi très humaine. Des personnages qui nous trouvions détestables s’humanisent lorsqu’ils s’autorisent à craquer, d’autres voient leur rêves voler en éclats, mais à chaque instant de chaque page, l’implacable mécanisme se met en place : les révélations, les horreurs de cet univers. Plus d’une vie a été étouffée, brisée par l’Empire à l’instar d’un joueur de flûte virtuose et de son maître, d’une femme amoureuse, d’un homme qui ne désirait qu’une chose : gagner le cœur de la femme aimée. La vie humaine est bafouée dans cet empire et parfois, ce qui se veut un honneur est en réalité la plus grande négation de l’humanité de l’artisan et de celui qui recevra le cadeau. Or, tout cela nous ne le ressentons que lorsque l’auteur nous livre enfin les clefs et cela fait l’effet d’une douche froide.

     Ce roman est à la fois la représentation de mondes, la représentation d’une tyrannie, la peinture des appétits des hommes et de leurs errances, et la quête de vérité et de justice, une enquête pour découvrir le fin mot de la fabrication des tapis de cheveux et leur destination. Plus d’un passage fait froid dans le dos, sans verser dans le sensationnalisme ou l’atroce. Ici, la cruauté humaine est d’autant plus terrible qu’elle se fait sournoise, usant de subtils stratagèmes et maquillant les crimes sous des dehors de probité et de respectabilité.

     Par contre, il est très dur de s’attacher aux personnages car il y en a une multitude et on ne les suit pas toujours sur une très longue période, mais le brio de la narration permet de largement dépasser cela et de trouver un autre bonheur à cette lecture.

       Ainsi, j’ai adoré ce roman. Il est dense, intense, patiemment construit, chaque détail est tissé avec une délicatesse rare pour former un motif qui ne nous est révélé qu’à la fin et qui éclate dans toute son horreur, nous laissant sidéré. Une très belle lecture douce – amer et un univers fabuleux : je recommande. 

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