Bakhita, Véronique Olmi.

Bakhita      Bakhita, je l’ai beaucoup vu sur les réseaux sociaux livresque à sa sortie, l’engouement autour du livre m’a quelque peu effrayée : la peur d’être déçue, bien sûr, mais la crainte aussi de céder à la pression générée par ces mêmes réseaux en l’achetant. Le temps a passé, je l’ai oublié, et en plein cœur de cet été si particulier, je suis tombée dessus à la librairie. J’ai tenté ma chance.

      Bakhita, c’est une fillette de sept ans, enlevée dans son village du Darfour, une fillette condamnée à l’esclavage, rachetée par le consul d’Italie à l’adolescence. Elle découvre la pauvreté, la violence, l’exclusion. Affranchie bien des années plus tard, elle choisit d’entrer dans les ordres, elle vit les deux guerres mondiales, la montée du fascisme.

     Le résumé impressionne et fait peur, et il y a de quoi. La vie de Bakhita est un long chemin de douleurs, de deuils, de séparations et de brutalité. Même dans la partie la plus calme de sa vie, j’ai été frappée de sentir que cette femme était menée de droite et de gauche, selon le bon vouloir des autres, ballottée au gré des envies et des décisions plus ou moins politiques. Ce récit est vibrant, il vous attrape aux tripes et ne vous lâche plus. Il y a plus d’humanité entre ces pages – et de cruauté – que les mots ne sauraient le dire. Bakhita, c’est celle à qui on prend tout, et qui, lorsqu’elle a le choix, donne tout : tout son amour, tout son dévouement, toute sa franchise, toute sa résignation. Bakhita, c’est le chêne qui s’enracine et qui trouve dans la moindre parcelle de terre, dans le plus infime grain de poussière, le terreau pour croître encore, pour ne pas dépérir, pour résister; c’est le chêne devenu roseau pour s’adapter et survivre. Bakhita, c’est le récit d’une résilience extraordinaire, si époustouflante et poignante que l’on se demande comment on peut survire à autant de douleur et rester humble et bonne. Oui, le résumé fait peur, oui, le contenu de ces pages égratigne le cœur, et pour autant, il n’y a aucun sensationnalisme, pas d’écriture spectacle et spectaculaire. C’est aussi ce que j’ai aimé. L’horreur est dite, la violence est dite, mais le filtre de la pudeur, le voile de la littérature et de la formule implicite opère en plein et laisse entendre le cri d’agonie du cœur sous le silence des mots, sous le sous-entendu. C’est à mon sens d’une efficacité plus redoutable qu’une langue crue, en tout cas, sur moi, cela fonctionne mille fois mieux.

      Bakhita est une femme hors norme et elle force le respect. Esclave à sept ans, esclave en fuite quelques mois plus tard, puis enfant captive aux prises avec les premiers maîtres, elle découvre un monde d’horreur : être traitée en animal savant, être niée dans son humanité et son individualité. Le temps qui passe accroît la peine : le temps des outrages arrive, la féminité qui éclot, une féminité honnie qui attire des ennuis, la cruauté des maîtresses, la violence des gestes et la négation du corps, un corps dont on vous dépossède. Alors se profilent les temps meilleurs, avec, toujours l’obstination à se sauver et à survivre chevillée au corps, des temps éclairés de lueurs d’espoir : la bonté d’un homme – ni homme parfait ni bourreau -,  la découverte d’une maternité par procuration, la séparation, dieu. Un chemin de vie qui se fait chemin de croix, une vie de renoncement perpétuel malgré tout.

        Bakhita, c’est une femme qui ose un jour dire ce qu’elle veut. A vingt ans, c’est comme si elle en avait quatre-vingt tant sa vie a été remplie, a été dure. C’est une femme qui doit peu à peu quitter tous ceux qu’elle a aimés : sa mère, sa sœur aînée, sa jumelle, le consul, Mimmina, Stefano, la mère qui l’a comprise. Cette femme est d’une résilience rare, et j’ignore qui pourrait ne pas être touché par son destin.

      La langue de ce roman sublime le destin de la femme qui en est le cœur. La rythmique se fait musique, tantôt douce tantôt cruelle, elle nous capte et nous retient. Je l’ai déjà dit, mais j’ai aimé le voile de pudeur posé sur les souffrances. Cette plume rend d’autant plus vibrante la souffrance qui innerve les pages, elle la rend palpable et intense, elle lui rend sa pleine existence en nous prenant à la gorge, sans nous étouffer, ce qui est un équilibre rare et intéressant.

      Vous l’aurez compris, j’ai adoré ma lecture. Contre toute attente, durant cet été si singulier et si difficile, Bakhita est le seul roman que j’ai vraiment eu plaisir à lire, qui m’a transportée loin du quotidien et qui m’a fait oublier le monde. C’est une lecture dense, terriblement émouvante et éprouvante. Chaque page se fiche dans le cœur du lecteur, égratignant et creusant un sillon qui n’est pas prêt de se refermer, emportant un petit morceau de nous qui se met au diapason d’une femme qui n’a que trop souffert. Bakhita est un livre qui brille par son humanité et sa pudeur, au-delà de l’horreur et par delà les tourments des turpitudes humaines bien présentes. Un chef d’oeuvre.

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