Maus, Art Spiegelman.

Maus-Spiegelman        Maus était dans ma bibliothèque depuis dix ans, dix longues années à attendre son tour. Mais voilà, la seconde guerre mondiale et ses récits, j’en ai étudiés beaucoup et j’avais envie d’autre chose. Il m’aura fallu la plus grande panne de lecture de ma petite vie de lectrice pour le sortir et m’y plonger. Panne de lecture oblige, la lecture a été lente, entrecoupée de vides, et finalement, c’était peut être le bon moment pour moi pour découvrir ce roman graphique.

      Maus retrace la vie des parents d’Art Spiegelman : Juifs, polonais, ils ont vécu l’horreur de la montée du nazisme, les discriminations, la déportation, les camps et la Libération. L’enfant devenu adulte raconte d’après les souvenirs de ce père si difficile à vivre au quotidien et met en scène le passé et le présent en un seul livre.

     Ce livre fait co-exister deux temporalités : le présent dans lequel Art et son père discutent, se disputent, préparent le matériau pour le roman, et le passé, l’histoire de Vladek et d’Anja entre 1939 et 1945. Cette manière de faire a un intérêt dramatique : elle nous permet de voir le difficile exercice de remémoration, le fonctionnement de la mémoire et interroge aussi le fonctionnement des souvenirs. Plus d’une fois, Art est obligé de demander à son père de respecter le fil chronologique, là où l’esprit fonctionne à sauts et à gambades par associations d’idées. Nous pouvons aussi nous demander si tout est rigoureusement exact, ou si certains éléments ne sont pas modifiés, changés, transformés. Ce qui m’a frappé, c’est que le père répète souvent qu’il était fort et puissant et que c’est pour ça qu’il a survécu aux camps, il met en scène aussi sa ruse et sa débrouillardise qui lui ont permis de survivre. Pour un homme qui a autant souffert, qui est un survivant, c’est peut être aussi une manière de se réapproprier son destin et le libre arbitre dont les nazis ont voulu le priver. Je n’en sais rien, bien entendu, mais cela m’a frappée, et je m’interroge. Les passages au moment présent permettent quant à eux de montrer les doutes, le patient travail, la difficulté à organiser, structurer, mettre en mots et en images des maux et des tragédies qui dépassent l’entendement. En effet, comment écrire l’indicible? Comment montrer l’horreur absolue? Un vrai questionnement littéraire et artistique sous-tend aussi tout cela, car parfois, les mots, les images ne suffisent pas et il faut trouver des biais pour dire l’indicible.

     Art Spiegelman a choisi le détour par les animaux pour raconter. Pourquoi pas. De nombreux artistes y ont eu recours au fil des siècles. Cela permet une mise à distance, une schématisation aussi que certains regretteront parfois, peut-être. Oui, représenter les Juifs sous la forme de souris et les nazis sous forme de chats a quelque chose de manichéen. Représenter les français sous forme de grenouille joue sur les stéréotypes bien entendu aussi. Se déguiser avec un masque de cochon pour passer sans problème pour un polonais paraît aussi  facile, mais je pense que ce sont des facilités d’écriture graphique, rien de plus. Bien entendu que la vie clandestine a été plus dure que cela, bien entendu que le monde n’a pas été aussi manichéen, tout un chacun en a conscience. Néanmoins, ici, nous avons un fils qui relate la vie de son père, entre biographie et filtre affectif : le récit est biaisé de toute manière, on ne raconte pas à ses enfants comme on raconte à un inconnu. Alors, je vois ce manichéisme dans les représentations, mais j’ai fait le choix de ne pas m’y arrêter.

     Art Spiegelman fait ici un choix à la fois audacieux et honnête, qui nous montre une fois de plus que deux subjectivités sont à l’oeuvre : celle du père dans son récit, et celle du fils dans le récit cadre. Vladek est peint sans idéalisation dans le récit du moment présent. Il apparaît comme un vieil homme, égoïste, centré sur lui-même, dur à vivre, pingre. Ce n’est pas du tout un portrait flatteur, mais cela correspond certainement au ressenti du fils. Leur relation est difficile, ce père est exigeant et se soucie assez peu des désirs de son fils. Peut être est-ce exagéré, ou non, nous ne le saurons jamais en réalité. Le père, Vladek, apparaît dans le roman comme quelqu’un d’avare, et cela va dans le sens de certains stéréotypes racistes concernant les Juifs…. C’est assez embêtant, et Art se mettant en scène dans le roman en parle avec Françoise et est gêné de le montrer. Pour autant, je ne pense pas qu’il faille y voir une pique, pour connaître des personnes ayant manqué de tout durant la guerre, j’ai pu constater aussi que le rapport à l’argent était compliqué. A titre très personnel, je pense que cela peut s’expliquer par les souffrances durant la guerre, mais ce ne sont que des spéculations de ma part, et je ne prétends pas tout savoir sur tout le monde.

     La seule chose qui m’ait vraiment dérangée est la manière dont Vladek s’exprime. Pour une raison obscure, toute la syntaxe de ses phrases est inversée, mise sens dessus dessous. Cela a été pénible à lire pour moi, et je m’interroge sur les raisons de cette syntaxe : est-ce qu’à la fin de sa vie, Vladek s’exprimait dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle et qu’il n’en maîtrisait pas la syntaxe? La question est posée.

      Ainsi, Maus est une lecture poignante par le matériau utilisé, par les souvenirs et par l’indicible mis en mots et en images. C’est aussi un témoignage, une auto-fiction et un questionnement sur la mémoire. A bien des égards, ce roman graphique nous interpelle et nous interroge. 

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