Beloved, Toni Morrison.

Couverture Beloved       Pour mon Bookclub, nous avons choisi de lire un roman de Toni Morrison, elle nous a quittés au mois d’août dernier et nous avons voulu la mettre à l’honneur. Comme j’avais déjà lu Home, je me suis laissée tenter par Beloved que Carolivre m’a prêté. J’en profite pour l’intégrer au Pumpkin Autumn Challenge, Automne enchanteur, « prenez garde aux souliers pointus » pour la représentation d’un destin féminin.

      Ce roman évoque la vie de Sethe, une ancienne esclave qui a tué son enfant pour lui garantir la liberté, pour échapper à la servitude. Un drame qui ne la quitte plus si bien que quelques années plus tard, le fantôme de Beloved, de cette enfant si chèrement aimée, revient hanter la mère coupable.

      Ce roman est déroutant et beau, poignant et terrible. C’est un jeu de contraires qui prend racine dans le contenu même de ce qu’il nous offre. Il est déroutant parce que la langue l’est. Le phrasé est haché, morcelé, éclaté. La logique du récit déraille, fait des détours, sous-entend pour revenir à l’essentiel, l’effleurer, le suggérer et le laisser échapper… jusqu’au prochain reflux. En réalité, cette écriture correspond au thème évoqué. La langue prend des détours, fait des circonvolutions pour dire l’indicible, l’horreur, la culpabilité et la souffrance chevillée au corps : Sethe, cette mère criminelle ne peut pas se pardonner son crime, il la hante et la poursuit. Elle essaie d’échapper au souvenir, à la réalité de ses actes et, en les fuyant, elle fuit les mots qui l’exprimeraient. Le lecteur ne comprend que tardivement la scène d’horreur qui s’est déroulé au n°124. Cette révélation n’en prend que plus d’importance : elle claque et retentit, elle nous atteint dans toute son intensité parce qu’elle a longtemps été différée et attendue.

      L’apparition de cet être désincarné qui se fait appeler Beloved devient alors hautement symbolique. A la fois parasite, rappel constant de la Faute originelle de cette mère et symbole de la perte, Beloved s’installe et prend ses aises dans le foyer, écrasant peu à peu sa sœur puis sa mère. Ce personnage est bien entendu signifiant : il concrétise la culpabilité et montre comment la souffrance dévore, absorbe, puis emporte tout sur son passage. Ses relations avec sa sœur sont ambiguës, faites d’amour exclusif au début puis de rejet quand la pleine nature de Beloved se dévoile. Ici, nous sentons le poids des non-dits, de l’Absence, la jalousie pour l’Autre -d’autant plus aimé qu’il n’est plus là. Et ce sont bien les douloureuses relations humaines qui sont esquissées à demi-mots sous une relation dure, violente mais aussi cruellement structurante pour notre pauvre Denver.

    La plume elle-même devient le symbole de la condition des protagonistes. La langue morcelée, la phrase hachée devient le symbole de ces hommes et de ces femmes battus, brisés, traités comme des marchandises. En cela, la langue est belle et porteuse de sens. Le langage se fait geste et dans un élan rageur parvient à exprimer l’indicible. Sethe est une mère criminelle, oui, mais c’est aussi une mère brisée par le joug de la servitude. Une femme à qui on n’a épargné aucune horreur, une femme qui rêvait de liberté pour elle et pour ses enfants. Et ça, qui pourrait l’en blâmer? Là est toute l’ambiguïté de Sethe. Si nous comprenons intellectuellement ses aspirations, nous restons glacés d’effroi devant son acte, qui demeurent impardonnable.

         Sans en avoir l’air, le roman se teinte aussi de témoignage sur une partie sombre de l’Histoire. Au gré des êtres cités, nous glissons un peu plus avant dans une époque effroyable. Et c’est une véritable galerie de personnages tous plus humains que les autres que Toni Morrison nous propose : N°6 mort avant d’avoir vu son fils, le mari de Sethe, éternel absent brisé par son destin, Sethe  l’ancienne esclave, sa belle-mère Baby Suggs rachetée par son fils, Paul D qui a gagné sa liberté après avoir connu le mors… Autant de destins volés par l’esclavage, par le racisme, autant de vie abîmées et foulées aux pieds. De page en page, morceau par morceau, nous reconstituons le fil de leur vie. des instants tragiques, douloureux, des brimades quotidiennes, des humiliations, des viols et des attouchements, des tortures… autant de choses que personne ne devrait connaître. La vie de Sethe a donc été un long combat : combat pour la liberté et la dignité, combat contre la culpabilité. Elle force le respect en même temps qu’elle nous glace. Je n’ai pas eu d’élan du cœur pour elle car la langue dans ce roman n’appelle pas à la compassion et à la pitié. Le lecteur assiste en témoin à cette remémoration sans pathos, frissonne et tremble, perdu au cœur des souvenirs, tentant de comprendre et regrettant presque d’avoir compris lorsque, enfin, tous les éléments du puzzle s’emboîtent.

     Je ne dirais donc pas que ce roman nous emporte dans une course folle, car ce n’est pas vrai. Nous butons, nous fronçons les sourcils, nous revenons en arrière, nous rageons de ne plus comprendre. C’est une lecture aride, comme l’a été la vie de ces êtres, une lecture exigeante car leur vie mérite qu’on prenne le temps d’y penser. La réalité est trop dure et douloureuse pour la prendre à la légère, car, il ne faut pas l’oublier, ce roman est inspiré d’un fait réel survenu en 1956… si loin, et pourtant si proche…

      Ainsi, Beloved est une lecture hors normes. Elle est à la fois belle grâce au pouvoir de la langue qui se fait jour : dire l’indicible, symboliser culpabilité et souffrance. Mais elle est terrible et pesante par les destins évoqués, par l’horreur suggérée. Ce roman est magnifiquement violent, bouleversant et dérangeant. 

3 réponses sur « Beloved, Toni Morrison. »

      1. D’accord je verrais ça ^^. Du coup tu as préféré Home ? J’ai l’impression en tout cas, au vu des thèmes traités que ses romans sont tous assez durs.

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