Le Saut du grillon, Xavier Otzi.

Le Saut du grillon par Otzi        Le Saut du grillon est à la fois mon premier roman de Xavier Otzi et mon premier roman des Editions Luciférines.  J’aime beaucoup découvrir de nouvelles choses et de nouvelles plumes, cela me permet de ne pas m’encroûter dans une routine qui serait sclérosante et de garder (je l’espère!) une certaine ouverture d’esprit. Quand on m’a proposé cette lecture, j’ai été intéressée par la couverture que je trouve moderne, l’allusion au camé, discrète, le trait qui ressemble à un portrait, la figure du grillon sous forme de volutes et les jeux de contrastes… Pour ma part, je la trouve efficace! Le synospsis a achevé de me convaincre : de l’étrange, un zeste d’enquête. Autant de belles promesses!

      Le Saut du grillon met en scène Sian, une jeune femme à l’existence plutôt bohème. Elle semble détachée de tout, mais souffre de l’absence de sa mère, qu’elle cherche à retrouver à travers sa passion pour le musée Testud-Latarjet qui présente les collections d’anatomie humaine ou de parasitologie aussi déroutantes que glaçantes. Mais bientôt, des vols apparaissent au musée, des gens se jettent dans le Rhône sans raison apparente, la vie de Sian bascule et elle entend bien élucider ce mystère.

     Tout d’abord, j’ai été frappée par la plume de Xavier Otzi. Une plume résolument moderne, qui manie à la fois des structures complexes faites d’écho et de balancements et un vocabulaire familier, parfois argotique, parfois parsemé d’anglicismes. L’alliance des deux confère une atmosphère singulière au roman. Une fois passé la surprise première, je me suis prise au jeu de cet univers nouveau et étonnant. J’ai également apprécié le recours au discours indirect libre, qui permet de plonger dans la tête des personnages de manière brutale et qui crée des bulles hors de la narration. Cette plume singulière est également façonnée par et pour les personnages. En effet, il y a une réelle adéquation entre les êtres qui peuplent le roman et leur manière de parler. Cheb, par exemple, le flic borderline, parrain de Sian, a le verbe cru et direct. Il ne s’embarrasse pas de métaphores et cela lui va assez bien. Damir, quant à lui, fait figure d’halluciné, et sa manière de s’exprimer correspond à celui qui perd pied, la violence de ses paroles correspond à la noirceur qui l’habite.

       Les personnages de ce roman sont très particuliers, déroutants même, sans générer un rejet de la part du lecteur, ils ne suscitent pas d’élan du cœur non plus. Que ce soit Damir, Cheb, Sian ou même Timmy, chacun est dévoré par une souffrance latente, un besoin de quelque chose qui les consume ou les porte en avant. Pour autant, le roman ne contient aucune envolée lyrique. La douleur reste contenue, concentrée, compacte et agit comme un filtre. Je n’ai donc pas eu de coup de cœur, pas ressenti d’empathie pour l’un ou l’autre. Mais plus j’y réfléchis et plus je pense que c’est voulu.

       Sian est dévorée par l’absence de sa mère, elle ploie sous un héritage familial aussi lourd que fascinant. Alors, elle se cache derrière son cynisme, son détachement et sa quête de la mère devient une quête de soi, quête éperdue et destructrice dans laquelle elle ne sait pas demander d’aide. Elle fait partie de ces héroïnes dures à cuire, badass, mais qui naviguent sur un fil et peuvent à tout instant basculer dans les abysses. J’ai été surprise par certaines de ses décisions et par son évolution : elle va là où on ne l’attend pas, et son itinéraire m’a désarçonnée. Je crois que je l’attendais un peu plus conventionnelle qu’elle n’est. Pour autant, à la réflexion, son parcours colle au caractère du personnage déployé dans le roman.

       Cheb, quant à lui, est écartelé entre un ancien amour, un fils perdu, une filleule à protéger, et des fantômes du passé qui impactent son quotidien professionnel. Nous avons là un personnage protecteur qui cache pourtant lui aussi de noirs secrets. Damir enfin est hors norme : il est à la fois détestable, repoussant et fascinant. Dans une poétique de l’horreur et de la monstruosité, ce personnage reçoit la palme! J’ai été profondément dérangée par nombre de ses apparitions, et, en même temps, j’avais envie de savoir quel serait son parcours, jusqu’où irait sa folie. A travers ce personnage, j’ai aussi retrouvé des accents vargassiens qui m’avaient plu malgré leur brutalité, et certains éléments m’ont refait penser à Pars vite et reviens tard. Pour autant, la comparaison entre les deux œuvres s’arrête là.

        Enfin, Xavier Otzi signe ici un roman noir. La part d’enquête est bien là, mais elle reste ténue dans le sens où, nous, lecteurs, savons déjà qui a commis les vols, qui s’apprête à commettre un crime. Les investigations menées par les personnages permettent à leurs chemins de se croiser. Et ces rencontres sont décisives pour savoir ce qui l’emportera : la part de lumière ou la part d’ombre en chacun d’eux.  N’attendez pas d’effusion de bons sentiments dans ce livre. La couleur est donnée : ce sera noir, sombre, violent, et plus nous avançons, plus l’espoir semble avoir déserté ces pages. C’est une lecture qui ne nous laisse donc pas indifférents. Nous voyons se déployer sous nos yeux le récit de vies brisées, de destins cruels dans l’attente d’un renouveau, d’une place dans la société.

      Ainsi, Le Saut du grillon est une lecture détonante. Sombre et moderne, elle met en scène des personnages hauts en couleurs, dérangeants parfois, que l’on a envie de percer à jour. Dans un enchaînement implacable, les secrets sont révélés, le destin se met en branle et tout concourt à une chute aussi terrible que glaçante. 

 

 

 

 

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