Au loin, une montagne, Chongrui Nie.

IMG_au loin une montagne        J’ai découvert cette belle édition collector par hasard, à l’occasion des 48h de la BD 2019. Le titre m’a plu car je le trouvais mélancolique et poétique. Quant au sujet, il m’a tout de suite tentée, alors, une fois de plus, j’ai craqué.

      Au loin, une montagne retrace la vie de Chongrui Nie. En 1966, la révolution culturelle chinoise s’annonce. L’artiste appartient à la mauvaise classe sociale, ses parents font partie des nantis. Il ne fera pas l’école d’art dont il rêve mais deviendra ouvrier. Il découvrira les montagnes et les forêts bordant les usines et les chantiers sur lesquels il travaille. Il découvrira l’humanité dans ce qu’elle a de beau et de plus sordide, il découvrira le chant de la nature aussi.

      Je commencerai par le plus évident : je suis séduite par le trait de l’artiste. Les visages sont d’une expressivité folle, et l’apparente simplicité du crayonné dévoile une force et un travail d’orfèvre, joyau de précision et d’émotions. Toute la bande dessinée est en noir et blanc et pourtant, à travers la sensibilité du trait, nous sentons frémir l’herbe, bruire la montagne, nous entendons le renard glapir d’insouciance puis de douleur, nous entendons le chant de la terre, de cette terre ancestrale brutalisée par la violence des gardes rouges et par l’industrialisation sauvage, nous entendons le cri de ces lieux de cultes balayés d’un revers de main rageur, amputant les lieux d’une partie de leur âme. C’est le trait de crayon qui nous emporte et qui permet à notre humanité de résonner avec la douleur des protagonistes. Entre autres, j’ai été émue aux larmes par le destin du renard, j’ai été scandalisée de la manière dont sont traités le moine et l’ancien soldat, mais aussi par le destin qu’aura le temple du Y=Tonnerre ou le temple suspendu. Parfois, mieux que mille mots un dessin vaut parole, et c’est le cas ici. Sans que l’artiste ait besoin de prendre position et de dire les choses, nous entendons la violence, la souffrance, la brutalité, la dévastation, et ce silence assourdissant est d’autant plus éloquent. 

       Je dois reconnaître que je suis très inculte au sujet de la Chine et de la révolution culturelle. Cette bande dessinée a donc été pour moi une réelle découverte. J’ai appris beaucoup de choses : les conditions de vie des ouvriers m’ont stupéfaite, les dégradations des lieux de culte m’ont indignée, les scènes d’accusation publique m’ont prise aux tripes. J’ai souffert avec les accusés, et de longues minutes, je me suis demandée comment on pouvait vivre sereinement avec de telles épées de Damoclès au dessus de la tête. La réponse est simple : on ne peut pas. Climat de terreur, angoisse, dénonciation, zèle pour être sûr de ne pas être le prochain accusé, autant de choses qui gangrène les relations humaines dans une partie de ce récit. Et c’est d’autant plus glaçant que nous savons qu’il s’agit d’une histoire vraie.

      Je crois qu’il faut lire cette bande dessinée comme un témoignage : elle raconte une vie, celle de l’artiste, qui n’a pas pu faire ce qu’il voulait, mais qui s’est accroché à sa passion, qui a su y puiser sa force pour avancer, pour affronter les aléas de la vie et pour construire l’avenir, au mieux, affronter les événements et avancer.

      Cette bande dessinée résonne aussi comme un cri d’amour : cri d’amour à une région, à une culture et à des personnages. En effet, au delà de la difficulté, de la violence de la société, l’artiste nous présente des pépites : des hommes et des femmes qu’il a croisés, et qui ont su partager, aimer, aider. Des êtres dont la gentillesse et la bienveillance imprègnent les pages et qui créent un contre-point agréable au déchaînement de violence parfois évoqué.

       Au loin une montagne est donc une très belle lecture. Je ne regrette pas mon achat et je suis heureuse d’avoir passé quelques heures entre ces pages car la beauté du trait permet de s’immerger et d’oublier le temps pour découvrir des heures sombres illuminés in extremis par la beauté des lieux et par la beauté de certains êtres. 

 

 

 

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