Sinestra, Armelle Carbonel.

Résultat de recherche d'images pour "sinestra armelle carbonel"       J’ai offert Sinestra à mon père pour Noël, à force de le voir sur bookstagram, ce roman m’avait intriguée. Comme à notre habitude, nous nous prêtons les livres, et ce roman a donc fini entre mes mains, il y a quelques jours.

    L’intrigue se déroule en Suisse, en 1942, alors que la guerre fait rage. Partout, les gens fuient les conflits, et le Val Sinestra devient un refuge pour des mères épuisées et leurs enfants, pour des orphelins malades… Mais bientôt, les griffes de l’enfer se referment, et le Mal n’est finalement peut être pas si loin.

     Je commencerai par évoquer la plume et la narration de ce roman qui sont deux éléments caractéristiques et originaux. Tout d’abord, de page en page, la narration est laissée aux différents protagonistes qui nous racontent ce qui arrive. Étonnamment, le récit reste très fluide et n’est à aucun moment entrecoupé par ce changement de fil directeur. Il est donc très savoureux pour le lecteur de passer d’un chapitre à l’autre et de découvrir peu à peu les facettes de chacun des personnages. A cela s’ajoute une plume fine et poétique. J’ai été enchantée au début de ma lecture par la douceur et la poésie du texte, j’y ai trouvé de belles images, qui formaient un contraste d’autant plus saisissant avec le fond évoqué. Mais, bientôt, cette beauté du texte s’est effacé au profit d’autre chose. La brutalité, la violence des appétits voraces, les bas instincts ont pris le dessus à l’apparition de certains personnages et lorsque d’autres ont acquis leur pleine mesure. La langue s’est faite plus crue, plus rude, plus agressive et je reconnais qu’à partir de là, j’ai commencé à me distancier. Effectivement,  lorsqu’un personnage parlant d’une femme enceinte dit qu’elle « va mettre bas« , cela permet de recréer tout son mépris pour la femme et cela montre la dégradation du féminin, réduit à l’animalité… Mais ça m’a déplu même si j’en comprends les effets littéraires. « Des ventres à remplir de foutre » est une expression qui me fait le même effet. La femme que je suis reste persuadée qu’au delà de l’effet stylistique indéniable, et que je reconnais volontiers, d’autres manières de le dire seraient tout aussi efficaces, et souvent, je préfère la force de la suggestion à cette violence crue. J’ai malgré tout conscience que nous parlons ici d’un goût très personnel, et que cela n’engage que moi. 

      Du reste, les personnages campés par Armelle Carbonel sont d’une grande complexité. J’ai aimé que chacun ait sa part d’ombre, même les personnages en apparence lumineux et doux. Le personnage d’Ana, petite aveugle qui ne voit que le bien chez autrui est particulièrement intéressant. Elle est l’un des êtres les plus humains de ce livre. Quant à sa mère, Klara, ne prend sa pleine mesure que peu à peu et l’on comprend progressivement l’ampleur de l’amour qu’elle porte à sa fille. Valère est touchant également : doux et gentil, il se débat lui aussi avec ses ténèbres intérieures mais reste un ami extraordinaire pour Ana. Enfin, je terminerai sur Colette. Nous avons là un extraordinaire personnage : à la fois ange et démon, cette enfant nous désarme par sa méchanceté, par ses deux facettes antithétiques et cruelles, enfant manipulée, torturée moralement par une histoire qui la dépasse, elle est ici autant un bourreau qu’une victime. Seulement, le lecteur ne comprend pleinement le drame de sa petite vie que tardivement, et déjà, elle ne nous est plus sympathique depuis longtemps, mais elle exerce sur nous une espèce de fascination détestable. Nous nous demandons sans cesse quelles seront ses limites, et pour autant, nous ne les entrevoyons pas!

      Enfin, l’autrice parvient ici à faire cristalliser des figures de méchants particulièrement efficaces. Nous avons en plein le bourreau ordinaire. L’homme de tous les jours, le voisin, le docteur, l’être que nous côtoyons sans soupçonner l’étendue de sa folie et de sa cruauté. Il docter et Guillon deviennent l’emblème de ces êtres et nous révulsent bientôt, sans parler des hommes de Vulpera bien entendu. Ces figures  cadrent tout à fait avec la période évoquée : la seconde guerre mondiale, les essais sur des cobayes humains, la banalité du mal… Alors, oui, c’est efficace. Maintenant, tout ce volet plus historique – pour ainsi dire- m’a moins emportée. Peut-être est-ce à cause de mes études, au cours desquelles j’ai déjà beaucoup étudié cette période sombre de l’histoire? Ou parce que cela m’a semblé presque classique et déjà vu…? Je ne saurais le dire, toujours est-il que j’ai vite compris ce que faisait il docter et que dès lors, cette partie là de l’histoire ne m’a pas poussée en avant, alors même que j’avais envie de connaître la fin.

     Par contre, une des trouvailles de ce roman est de donner la parole au Val Sinestra. J’ai beaucoup aimé les chapitres qui personnifiaient ce lieu de désastre, et qui, à la manière d’un chœur antique, venait annoncer l’inéluctable tragédie, minant de l’intérieur toute tentative heureuse d’évasion. Ce procédé littéraire est à la fois poétique et d’une redoutable efficacité dramatique.

    Enfin, et sans gâcher à quiconque le plaisir de la découverte, j’ai bien aimé la fin. Inattendue, cruelle, violente, elle est à l’image du roman et termine le récit en nous laissant un goût amer dans la bouche. N’attendez pas de happy end, ici la souffrance humaine est portée à son paroxysme, transformant les êtres et déployant Cruauté et Revanche jusqu’à leur point d’orgue.

      Ainsi, Sinestra est une belle découverte. Ce thriller reste complexe. Mené de main de maître, il nous emporte au cœur de l’horreur.  Néanmoins, tout ne m’a pas pleinement convaincue et j’ai encore quelques réserves malgré une narration des plus singulières et efficaces. 

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