Si nous n’étions captives, Cécile Chabaud.

L’année dernière, j’avais découvert de Femme et d’Acier de Cécile Chabaud et cela avait été un incommensurable coup de cœur. Ce portrait de femme avait fait vibrer quelque chose au plus profond de moi, aussi lorsque j’ai vu ce nouveau roman annoncé, je n’ai pas pu résister. J’ai eu envie de le lire tout de suite. Encore des figures de femme à découvrir.

Si nous n’étions captives évoque l’histoire d’un livre qui a marqué l’histoire littéraire, qui a rassemblé les gens autour de notions humanistes. Le roman laisse découvrir deux destins de femme. Celui d’Ourika et celui de Claire de Duras; et, à travers deux destins de femme, deux voix aux tessitures différentes, nous avons la génèse d’une oeuvre littéraire.

Dans ce roman, nous suivons l’histoire de deux femmes et des êtres qui gravitent autour d’elles. D’une part, nous avons la duchesse Claire de Duras, une jeune noble qui vit au temps de la Terreur. Sortie du couvent, elle découvre la violence des hommes, les exécutions, la nécessité de se cacher. La fuite dans les îles n’offre un cadre guère plus doux : elle découvre la traite des populations noires, la barbarie, la violence, les indignités et les atrocités commises sur les pauvres hères réduites en esclavage. Elle s’indigne – pétrie d’humanisme – et se heurte à la dureté de sa mère et de son oncle. Son retour en France, son mariage, la situation qui s’apaise un peu lui permet de jouer un rôle social et culturel. Claire est une femme romanesque, elle a de grandes aspirations, rêve de grandeur et de grand amour mais son quotidien est plus trivial, un mariage qui ne lui apporte pas vraiment ce qu’elle voulait, de grandes espérances avec ses filles, déçues de diverses manières, des amitiés dans lesquelles elle se consume sans obtenir ce qu’elle voudrait. Claire est l’image d’une femme intelligente qui sert tout le monde avant elle-même, c’est aussi une femme d’une belle modernité en termes de pensée et de regard sur l’Autre. Soyons honnête, la jeune femme m’a parfois agacée par ses atermoiements pseudo-amoureux, par son emphase toute romantique, mais son humanisme et son respect des humains m’ont profondément émue. La plume de l’autrice rend grâce à cette femme et la fait exister dans toute sa complexité : nous sentons ses fêlures, des petites contradictions, ses convictions profondes. L’époque et ce qu’elle engendre sur le quotidien des femmes est extrêmement bien rendue aussi.

D’autre part, nous suivons le parcours de deux femmes et d’une fillette, toutes trois noires, réduites en esclavage, sur la route du commerce triangulaire. Leur vie, ce qu’elles ont enduré m’a fait froid dans le dos. Chaque mot fait mal, chaque mot dit pourtant uen vérité qui devrait nous faire horreur à tous. Ces femmes endurent humiliations, violences, maltraitances, viols. Leurs tortionnaires les brisent. Et pourtant, au milieu de ce charnier, Ourika se dresse, frêle jeune fille qui, dans son malheur, aura le bonheur de croiser la route de Madame de Beauvau, une femme de coeur, une femme maternelle, qui prendra soin d’elle comme de sa fille. Ainsi, celle qui était destinée à vivre la même souffrance que sa mère et sa tante, apprendra la langue française, sera vêtue comme toute jeune femme noble et fréquentera les salons. Les cauchemars la poursuivront bien sûr, sa couleur de peau, à une époque où la tolérance est bien mince est déjà une condamnation. Elle le sait. Sans l’appui de sa mère adoptive, et malgré toutes les aides apportées, elle se sait seule en France, en danger. Son destin est tragique, même si une lueur d’espoir et de bonheur a doucement brillé au milieu des ténèbres. La vie d’Ourika est étonnante, éminemment émouvante, emplie de drames et de deuil, elle mérite d’être connue.

Je ne peux pas dire que ce roman est trépidant ni que j’ai été happée, et je pense que c’est fait exprès car les émotions prennent du temps pour se déployer et les expériences cruelles de la vie s’installent étape par étape. La lecture est parfois difficile eu égard au contenu, à la violence et aux choses terribles qui y sont retranscrites, mais elle est nécessaire pour ne pas oublier, pour faire exister et faire entendre ces voix de femmes : celle qui ont prêché pour l’égalité et le respect de tout être humain, celles qui sont la voix des victimes, des oubliées que l’on voudrait faire taire pour passer sous silence les honteuses exactions, celle de ces femmes de cœur qui ont su faire vibrer l’amour et non la haine. Même si ces trois femmes ne se sont pas toutes rencontrées, elles ont crée une communauté, une sororité et cela fait chaud au cœur.

Ainsi, j’ai apprécié ce roman. J’ai aimé la narration. J’ai retrouvé la saveur des récits romantiques, un je-ne-sais quoi tendre et mélancolique parfois, qui contrastait avec la force cinglante des parties évoquant l’esclavage. J’ai aimé la tristesse majestueuse d’Ourika, j’ai aimé la puissance de ces voix de femmes qui s’élèvent comme un appel à l’amour et à la tolérance. Par ailleurs, ce roman m’a aussi poussée à enfin ouvrir Ourika de Claire de Duras qui attendait dans ma bibiothèque. Comme quoi, une lecture en appelle souvent une autre, se répondant en écho et se complétant.

Laisser un commentaire