L’Ombre de ce que nous avons été, Luis Sepúlveda.

ombre de ce que nous avons été     Le 16 avril, Luis Sepúlveda nous a quittés, et cela m’a attristée parce que c’est un auteur que j’aime beaucoup. Sa disparition m’a donné envie de me replonger dans son oeuvre. C’est alors que je me suis souvenue que j’en avais un à la maison, un petit roman, le seul que je n’aie pas laissé chez ma mère et pour cause, je ne l’avais pas encore lu.

      L’Ombre de ce que nous avons été montre trois sexagénaires qui attendent l’arrivée du Spécialiste. Cet homme a convoqué trois anciens militants de gauche, de retour d’exil, plus de trente ans après le coup d’Etat de Pinochet, pour qu’ils participent à une action révolutionnaire. Mais une dispute conjugale vient gripper la machine, jusqu’au moment où la question cruciale se pose : on tente le coup?

    La narration de ce roman est singulière. Au début, j’ai eu du mal à me repérer dans le récit, à trouver mes marques auprès des personnages et de leur histoire. Il y a beaucoup de digressions sur le passé – qui sont importantes – mais qui floutent les contours de la trame. Deux lignes narratives se distinguent bientôt. L’une truculente  et cocasse : une scène de ménage qui vire au drame; l’autre plus décousue à première vue, plus sombre aussi, autour d’une réunion dans un entrepôt, le tout est de savoir comment les fils se rejoindront. Et il y a de quoi sourire des chemins sinueux que prend la vie! Bientôt, les figures -clefs se dessinent et se découpent sur le fond, des figures torturées – au sens propre comme au figuré – des petits vieux abîmés par le temps et par l’Histoire, abîmés par les répressions, les tortures, l’exil, des petits vieux à la vie chargée d’histoires et de déceptions, de souffrances et d’espoirs. L’un a porté le deuil de ses deux frères, tués pendant la dictature, a connu les camps réservés aux opposants, d’autres sont revenus d’exil vers ce pays rêvé et fantasmé qui n’est plus ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Les souvenirs ont embelli le cadre, le déchirement de la perte aussi. Et les voilà, au crépuscule de leur vie, rassemblés de nouveau, à brasser le passé en parlant de l’avenir, le coup à faire, l’aide du Spécialiste. Ce sont des petits vieux qui, l’espace d’un instant, retrouvent leurs vingt ans, retrouvent leurs aspirations et renouent avec l’espoir. C’est l’histoire de perdants qui deviennent des gagnants. Ces hommes sont à la fois déroutants et touchants. Avec humour, ils se retrouvent, s’acceptent avec leurs cheveux blancs, leurs rides, leur calvitie, leur fusible en moins parfois. Avec humour, ils se remémorent le passé. Avec tendresse, il évoquent la lutte, le départ, le retour vers l’El Dorado tant espéré, avec un soupçon de désespoir, ils racontent la déception : le pays retrouvé n’est pas et ne sera pas le pays rêvé durant l’exil. L’auteur montre avec une précision terrible le déchirement de l’exil, cette plaie béante qui ne se referme pas, et qui ne guérit pas, même une fois rentré. Il évoque aussi les horreurs de la dictature, les souffrances du peuple, les deuils avec une retenue qui  nous touche.

      Le Spécialiste prend toute son ampleur dans la deuxième moitié du roman. Là, il devient le justicier invisible des sombres années, le ciment qui rassemble ces hommes brisés et qui, in extremis, leur redonne l’espoir. Il est celui qui permet au passé de renaître de ses cendres, en un éclat de rire vengeur, dans un clin d’œil à la petite histoire, comme à la grande. Il est l’artisan d’autres découvertes, de la dénonciation de la corruption. En effet, la thématique de la police et de sa corruption, de la justice, apparaît aussi en trame de fond, évoquant à demi-mots les heures sombres d’un pays, notamment par le biais de l’inspecteur et de son adjointe, revenant comme un leitmotiv l’idée d' »avoir les mains propres ». Et sous la plume de l’auteur, les personnages font ce qu’ils pensent être juste, sans chercher gloire et réussite.

      Ce petit roman est donc très émouvant, s’il n’est pas forcément facile d’accès, il est riche d’humanité et nous touche,  porté par la plume tendre où affleure le rire et les larmes, sans pathos ni démesure. 

 

2 réponses sur « L’Ombre de ce que nous avons été, Luis Sepúlveda. »

  1. Je l’ai aussi dans ma bibliiothèque et je ne l’ai encore jamais lu. C’est justement après l’avoir feuilleté que je me suis demandé si j’arriverais à tout saisir. Mais je vais tenter quand même, quitte à y revenir un peu plus tard, un peu plus renseignée. 🙂

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