Le Dernier festin des vaincus, Estelle Tharreau.

  J’ai découvert Estelle Tharreau avec Il était une fois la guerre qui m’avait très agréablement surprise par la force qui se dégageait du destin des personnages. Lorsque j’ai eu l’occasion de découvrir Le Dernier festin des vaincus, je n’ai pas boudé mon plaisir.

  Ce roman se déroule au Canada, dans un coin un peu retiré, entre Pointe-Cartier et la réserve de Meshkanau. Une jeune indienne Naomi Sheenan disparaît le soir du réveillon, son corps réapparaîtra plusieurs mois plus tard. Dans cette région, il est difficile de faire justice à une jeune indienne : les forces de police sont gangrénées par la corruption, le racisme et la violence imprègnent chaque strate de la société. Et au milieu de tout cela, quelques uns veulent rompre le silence, mais vaincre l’omerta reste une épreuve.

  Ce qui m’a frappée dans ce roman, c’est une fois de plus la plume incisive d’Estelle Tharreau. Par ses mots, elle fait cristalliser un monde brutal, fait de violences, de non-dits, de secrets se répercutant de génération en génération. Elle fait exister la rudesse du climat et la sècheresse de certains cœurs. Elle donne à entendre le mépris de certains pour les indiens autochtones ; elle voile la détresse, les blessures de l’enfance sous le masque du bourreau. En effet, dans ce roman, beaucoup de personnages présentés comme alcooliques, violents, en marge de la société ont aussi un passé tellement douloureux qu’il serait impossible d’en sortir indemne. Cela n’excuse pas leurs crimes et leurs fautes, mais cela ajoute en complexité. Par le jeu des aveux, des réminiscences, elle fait exister entre ces pages les atrocités commises par les colons, par certains religieux, elle donne corps à un racisme qui révolte chaque fibre du lecteur. Je me suis sentie sérieusement ébranlée par certains passages – et sans doute encore plus parce que je suis maman-. J’ai senti affleurer la détresse et la misère humaine, l’exploitation que certains en font m’a révoltée. Ce thriller ne peut pas laisser indifférent par le monde qu’il présente.

   Beaucoup de thèmes sont abordés dans ce roman. Les actes racistes (et barbares) camouflés par une police complaisante, une communauté indienne qui a été brisée par de nombreuses atteintes : parqués dans une réserve, ils sont destinés à occuper des emplois peu qualifiés, peu payés, les années au Pensionnat où ils étaient envoyés de force ont marqué durablement les générations d’enfants (mauvais traitements, coups, humiliations, viols mais aussi volonté de couper les enfants de leurs racines, de leur héritage, des savoirs ancestraux.) Par le biais de personnages plus jeunes, nous voyons apparaître la question de la réappropriation de l’identité culturelle, la revendication de ses droits, l’aspiration à une véritable équité. Toutes ces thématiques émeuvent et touchent parce que nous savons que cela a pu existé, même si Le Dernier festin des vaincus est une fiction.

 Les personnages sont très bien construits. Ils recèlent des secrets tous plus terribles les uns que les autres, et pour ceux qui n’ont pas encore exploré la noirceur de l’âme humaine, ils font parfois preuve d’une candeur qui confine à la bêtise. Nous avons donc un éventail d’émotions et de réactions humaines à la fois crédibles et terrifiant. Les adolescents présents dans ce thriller sont pour certains d’un idéalisme désespérant et la vie se charge de les rattraper, pour d’autres, ils ont déjà côtoyé l’horreur et l’enfer. Les extrêmes se rencontrent, s’agacent, s’énervent l’un l’autre, mais se transforment, évoluent et grandissent au contact les uns des autres. C’est aussi un élément savoureux. Rien n’est manichéen : les uns perdent de leur superbe, reconnaissent leurs erreurs, luttent pour le bien avec maladresse ; d’autres abandonnent leurs réactions épidermiques, s’apaisent, découvrent une part d’eux-mêmes.

 La construction du récit ménage le suspense. Jusqu’aux dernières pages, nous faisons fausse route, nous suspectons les mauvaises personnes. L’explication du crime dépasse l’entendement – et, en même temps- n’est peut être pas si stupéfiante que cela car nous oublions bien trop souvent la banalité du mal. Le pire bourreau peut revêtir les traits de la personne la plus chaleureuse. Nous ne savons pas toujours vraiment qui nous côtoyons, et c’est bien ce qui rend ce thriller aussi malaisant.

 Ainsi, Le Dernier festin des vaincus est un excellent thriller. Âmes sensibles s’abstenir! L’univers est dur, brutal, violent. Les mots et le rythme du récit n’enlèvent rien à la bestialité des événements, aux violences, au racisme et aux turpitudes humaines.

  

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