Les Preuves, Suzie Miller.

Ce roman m’a fait de l’œil, à sa sortie, et j’ai eu la chance de pouvoir le découvrir un peu en avance. Au vu de la 4e de couverture, il semblait aborder des thèmes de société qui me sont chers : l’équité, la place des femmes, la justice. Dans ce cas précis, c’est surtout le parcours des femmes victimes qui doivent lutter pour être entendues, vues et reconnues qui est mis en avant, et étant une femme, maman d’une petite fille, ce sont des sujets qui me tiennent à cœur.

Dans ce livre, nous découvrons Tessa, une brillante avocate. Sa place, elle l’a obtenue au prix d’un travail acharné, n’étant pas elle-même issue du milieu, n’ayant pas de réseau pour l’aider. Chaque jour, elle exerce un métier qu’elle aime, avocate pénaliste, et défend les dossiers qui lui sont confiés, y compris des hommes accusés d’agression sexuelle. Mais un soir, après une soirée avec un collègue, Tessa est victime d’un viol. Elle sait quel est le parcours, elle sait ce que les victimes endurent dans une salle de tribunal, et pourtant, au petit matin, elle décide de porter plainte.

Je ne peux pas dire que j’ai eu un coup de cœur pour ce livre, ce serait mentir, en revanche, il m’a profondément émue. Ces quelques deux cent pages ont été remuer la fange, il met au jour un état de fait que l’on préfère ne pas avoir en tête constamment. Je suis passée par à peu près toutes les émotions : la compassion et l’empathie pour Tessa, la peur parfois, la révolte et l’indignation souvent, mais aussi la colère face à un système qui broie les victimes.

La première moitié du roman retrace le parcours de Tessa et a pour but de montrer la femme qu’elle est devenue, après une enfance difficile, cela permet de mettre en avant son amour du métier et sa conscience professionnelle. Tessa est de fait, une avocate convaincue du bien fondé de son métier, convaincue d’œuvrer pour la société. Nous découvrons une jeune femme bien dans sa peau, bien dans sa vie, heureuse et épanouie, y compris dans sa sexualité. Elle est une femme de son époque, qui s’assume pleinement. C’est une étape importante car cela crée un effet de miroir intéressant avec l’Après. Après le viol. Pour autant, bien que je voie l’intérêt narratif de cette première partie, c’est justement ce qui m’a moins plu. Certains de ces chapitres m’ont semblés convenus : la jeune fille modeste qui devient brillante avocate, sa famille modeste. Il y a des pages d’intimité qui m’ont fait lever les yeux au ciel, je dois le reconnaître, parce que ce sont des passages qui parviennent rarement à me convaincre en littérature. Je suis certaine que ces passages dérangeront moins d’autres lecteurs que moi.

Je ne dirai rien sur l’agression de Tessa, mais cela a serré mon cœur de femme. Le ressenti de l’héroïne est très bien suggéré, le sentiment d’impuissance, d’injustice, le désarroi, la violence des événements : les mots laissent entendre le choc physique mais aussi et surtout moral, la sidération suite aux événements. La suite du récit est douloureux. Nous sommes face à une héroïne qui se bat pour le droit tout en connaissant les chances de réussite. Don Quichotte féminin, elle affronte un océan déchaîné. Finalement, elle risque tout à parler. Son cheminement est lent, l’autrice ne nous épargne rien de ses atermoiements, de ses doutes, de ses regains d’énergie, de son envie de renverser un système qui invisibilise les femmes victimes, qui les préfère silencieuses et logiques. Tessa ici montre sa force, et montre la pénibilité du chemin qui s’offre aux femmes : elle campe sur ses positions, elle tient bon, elle réaffirme son bon droit. Elle a été violée. Elle veut que justice soit faite. Cette même justice qu’elle sert chaque jour dans son travail. Si elle est déterminée, nous voyons malgré tout les conséquences, la déliquescence de certains liens, la formation d’autres, le maillage d’une vie qui se transforme dans l’adversité. Le récit est on ne peut plus vraisemblable, et c’est ce qui en fait la force. Le récit du procès est éprouvant. Je vous laisse le soin de le découvrir.

Ainsi, ce roman est étonnant, différent et profondément humain – féministe- oserais-je le mot? Sous l’histoire de Tessa, il parle de toutes les femmes, de nous toutes, qui hier, aujourd’hui ou demain, avons eu – avons ou aurons peur de rester seule avec un homme, peur que nos intentions, nos envies, nos choix soient bafoués et que notre voix se perde sous le rugissement victorieux d’un homme conscient que l’espace public est davantage favorable à ces messieurs. Ce roman n’est pas un coup de cœur, il est vrai, mais je crois aussi que c’est en lien intrinsèque avec ce qu’il raconte. C’est d’une certaine façon trop douloureux, ce qui est sûr : il a secoué mon cœur de femme et de maman. J’espère qu’il y aura assez de Tessa et assez d’Adam pour que les femmes soient crues quand elles osent parler.

Les Preuves est un roman saisissant, profondément émouvant, féminin. Il donne à entendre une réflexion sur la société, une réflexion nécessaire, brûlante. Je vous laisse le soin de vous faire votre propre idée, de découvrir le parcours de Tessa et le verdict.

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