
Cette bande dessinée me faisait de l’oeil depuis des mois, un peu de curiosité face au titre, le simple nom de « Cyrano » étant pour moi très évocateur, et un attrait irrésistible pour cette couverture. J’ai fini par céder à l’appel et je me la suis offerte, avant de la dévorer tout en berçant bébé.
La BD parle du destin d’Ulysse Ducerf, un jeune de bonne famille, promis à un bel avenir : polythechnique et la tête de l’entreprise familiale de cimenterie. Mais rien ne se déroule comme prévu. Son père est accusé d’avoir collaboré durant la guerre, avec sa mère, il se replie en Bourgogne et découvre par hasard la grande cuisine aux côtés de Cyrano, un homme solitaire et bourru.
J’ai adoré cette bande dessinée à tous les niveaux. L’aventure humaine tout d’abord : nous avons ici une réelle quête initiatique. Ulysse, fils de bonne famille apprend à dire non, il apprend à s’affirmer et, par ses choix, il cesse d’être l’enfant parfait, il devient pleinement lui-même. Nous avons un adolescent tiraillé par un conflit de loyauté : être en accord avec lui-même ou satisfaire les rêves paternels. Dans son cheminement, il trouvera guides et alliés : un mentor, une jeune femme au franc-parler certain, sa mère aussi qui sera à la fois un soutien et une motivation. Mais cette quête de soi-même bouscule les lignes, et pousse la dynamique familiale à changer aussi. Ainsi, nous voyons toute une famille trembler, tonner, souffrir et grandir sous l’impulsion de ce jeune homme qui a le courage de devenir lui-même.
Le père, figure d’autorité assez détestable et monolithique s’humanise progressivement, et sous le granit, les failles apparaissent, dévoilant une humanité qu’il a fait taire, sous l’impulsion de sa propre famille et des circonstances. Ce père m’a émue à la fin, et j’ai apprécié de le voir évoluer. Ulysse est le personnage clef : il est tour à tour touchant et agaçant. En se cherchant, il égratigne parfois les autres, il se décourage, recommence et avance. J’ai particulièrement aimé sa capacité à se relever pour faire advenir son rêve. Cyrano est un personnage dont j’attendais beaucoup. Comme son homologue chez Edmond Rostand, il a la gouaille et le brio. Il est bourru, touchant, pénible parfois par sa fierté un peu bornée, mais il est d’une humanité sans nom. Cyrano, c’est l’amour mis dans les aliments, c’est l’humanité partagée, c’est le bonheur d’un rire entre amis, c’est le partage tout simplement. Et il est capable de tout partager : son savoir, sa cuisine, son temps, son amour aussi. Il est un peu incompris pour avoir caché ses souffrances sous un masque de fierté, et, pour lui aussi, le vernis se craquelle peu à peu, révélant un coeur pétri de douleurs, de renoncements et mû par une soif de partage et par une capacité à aimer l’autre sans borne.
La BD et les graphismes font la part belle à la cuisine, et, sans mauvais jeu de mots, c’est savoureux. Dans cette oeuvre, l’amour se passe de mots et passe par la nourriture : tenter de redonner goût à la vie à l’autre, partager la saveur de la vie, partager un éclat de rire autour d’une saveur. Donner, donner pour réjouir, donner pour nourrir, donner un peu de soi et se nourrir soi-même de ce partage et de cet amour qui se diffuse. Les plats sont dessinés, les plats sont sublimés et eux-mêmes évoluent dans l’oeuvre : des plats d’enfance, des plats familiaux à des plats raffinés à la présentation gastronomique, il y a un peu de tout, correspondant chacun à une étape du cheminement intérieur des personnages.
En effet, dans cette BD toutes et tous avancent : les compétences culinaires de chacun grandissent, se multiplient et se nourrissent des multiples influences, les êtres grandissent tous aussi : Cyrano qui accepte enfin ce qu’il est, ce qu’il a été, qui lève le voile des non-dits, la mère qui s’autonomise, Ulysse qui s’accomplit, le père qui évolue.
Cette bande dessinée est un régal pour les yeux et le coeur : on nous parle d’amour, d’amour de l’autre, d’amour filial, d’amour parental, d’amour de la cuisine, d’amour du goût ; et on nous parle surtout de cette envie de partager et d’être soi. Les personnages truculents, la tendresse qui innerve les pages, les conflits intérieurs, les obstacles à surmonter, tout dans ce livre nous parle de l’homme, de la difficulté d’être pleinement soi et du bonheur de partager ce que l’on est vraiment avec les bonnes personnes. J’ai aimé profondément cette bande dessinée qui m’a fait l’effet d’un vent de fraicheur empli d’amour. Elle a la saveur des goûters d’enfance partagés avec les personnes aimées.