
Les Egarés des catacombes est sorti peu de temps après que j’ai achevé la lecture du tome précédent La Danse macabre, et j’ai pris plaisir à enchaîner les deux lectures. Le titre en lui-même est énigmatique à souhait et joue bien sur l’obscurité qui entoure notre aliéniste. Je trouve par ailleurs la charte graphique de ces trois volets intéressante et a postériori, j’apprécie les choix faits sur la représentation de Simon Bloomberg sur ces Egarés.
L’intrigue se déroule en hiver, en 1890. Simon Bloomberg reçoit en consultation un homme inquiétant, un homme qui avoue avoir un comportement violent, battant sa femme qu’il accuse de cruauté sournoise. Peu après, l’aliéniste reçoit une jeune femme. Recoupant les informations, il comprend que c’est l’épouse battue. Leurs récits – contradictoires, révoltants – leur amour confinant à la folie ébranlent et entraînent Simon sur des chemins de traverse.
Tout d’abord, je trouve la rythmique de ce récit parfaite. Le début pique notre curiosité par une situation des plus oppressantes : un danger vital, un homme à l’agonie, les catacombes et leurs mystères. Ce premier chapitre se clôt et s’ouvre alors un vaste retour en arrière pour nous montrer la génèse de cette situation. Le lecteur sait donc que notre aliéniste se retrouvera in fine dans une situation critique, et découvre pas à pas, les éléments qui l’y ont mené, mais sans pour autant s’attendre à la chute du roman car la situation d’ouverture est loin d’être la fin de l’oeuvre, bien au contraire. Ainsi, elle joue parfaitement son rôle d’avant goût, assez savoureux pour nous harponner, mais suffisamment incomplet pour nous donner soif de découvertes. Le montage romanesque diffère donc des tomes précédents et s’avère efficace.
De plus, chaque personnage ici semble aux prises avec ses propres démons, conférant une belle part d’humanité à chacun. Cela approfondit ce qui était esquissé dans La Danse macabre, pour le plus grand bonheur des lecteurs. Sarah Englewood est tiraillée entre ses émotions, découvrant un peu plus avant les facettes des personnes qu’elle côtoie, oscillant entre amour, agacement, peur et indécision. Gaëtan de Saint-Monastier dévoile un peu de son passé, un passé étonnant et légèrement inquiétant, il devient moins lisse que précédemment. Mesnard révèle une petite propension à la mesquinerie lorsque son amour propre est touché, ce qui amuse et en même temps agace, mais qui se révèle terriblement compréhensible aussi. Enfin, Simon, notre aliéniste, se pare de toujours plus d’humanité. Le masque du médecin compétent, professionnel se fissure toujours plus avant, de tome en tome. Ici, son enquête fait resurgir ses propres démons, ravive ses plaies, éveille des émotions enfouies et le mène sur une pente dangereuse. L’affect prenant le dessus, il oublie de faire équipe avec ceux qui le soutiennent, se montre obstiné, et surtout, fait preuve d’une témérité qui confine à la folie. J’ai particulièrement aimé le voir se débattre avec ses états d’âme, voir la carapace parfaite se fissurer pour faire émerger l’homme et ses mille et une contradictions. Nous touchons là à un récit dense explorant aussi les tréfonds de l’âme humaine.
Si nos personnages principaux et récurrents sont aux prises avec eux-mêmes, les nouveaux patients ne le sont pas moins. L’auteur parvient à faire cristalliser deux personnages saisissants. Antonin, d’une part, le mari jaloux et violent, détestable à souhait au premier abord, hautain, méprisant. D’autre part, Clémence, est l’exemple parfait de la demoiselle en détresse, fragile, terrifiée, apte à faire naître élans les plus chevaleresques. En revanche, il faut aussi se méfier de l’eau qui dort et se souvenir que sous le voile des apparences, les réalités sont multiples et complexes.
Ce volume est donc fait de chausses-trappes, de mystères, d’atermoiements, de communication entravée, de violence physique et morale. C’est une histoire complexe dont nous nous délectons, plongeant dans les turpitudes humaines et espérant un peu de grandeur.
Pour conclure, j’ai adoré Les Egarés des catacombes et je l’ai dévoré. Chaque opus des aventures de notre aliéniste apporte un supplément d’être aux personnages, permettant d’approfondir la narration et de nous offrir une expérience à la fois différente car l’enquête et ses répercussions sur les protagonistes sont neuves, mais aussi similaire car nous retrouvons avec bonheur des personnages auxquels nous nous attachons toujours un peu plus. Le rythme, les rebondissements et les révélations contribuent ici grandement au plaisir renouvelé. Je recommande, une fois de plus.