
J’ai adoré les deux premiers tomes du Château des animaux, je n’attendais donc qu’un moment de calme pour me plonger dans La Nuit des justes.
Dans ce tome 3, la résistance face à Silvio le taureau s’organise. Le mouvement pacifiste lancé par Miss B reprend, et le dictateur a toutes les peines du monde à l’endiguer. Sa milice canine le seconde toujours et les manipulations et autres chantages ont toujours court.
Des graphismes, je ne dirai pas grand chose sinon qu’ils sont toujours aussi agréables et expressifs. J’aime tout particulièrement Miss B : le lecteur sent sur sa frimousse passer toutes les émotions, la joie, l’espoir, la peine, le déchirement. César le lapin et Azélar le rat sont aussi très expressifs et jouent ici un rôle clef. Une fois encore, les dessins viennent servir le récit: ils le soulignent, l’approfondissent et donnent à voir ce que les mots font entendre, créant ainsi un réseau de sens qui rend l’histoire encore plus saisissante, glaçante et terrifiante.
Dans ce tome, le récit se fait plus lent et mime les faits : les animaux ne parviennent pas à renverser le dictateur par la force, ils entament un chemin plus lent, un grignotage de tous les instants, montrant leur opposition tout en restant pacifistes. Je n’ai pas été dérangée par ce tempo différent, au contraire. Je trouve que c’est aussi l’occasion d’approfondir le caractère des personnages.
Miss B passe par toutes les émotions, découragée, elle sait se relever et affronter tous les dangers pour essayer d’offrir un meilleur avenir à ses chatons. Mais ses choix ne sont pas toujours compris et son engagement peut aussi se retourner contre elle. Nous avons ici une figure maternelle des plus émouvantes. Cela permet de questionner le choix individuel et l’engagement, cela met en exergue la difficulté à s’engager quand on craint aussi pour sa famille. Les retombées peuvent être multiples. Ainsi, si Miss B est la figure de proue de la résistance, les auteurs n’idéalisent pas le personnage, bien au contraire, ils mettent en valeur ses dilemmes, son déchirement et son choix. J’ai également apprécié les récits rétrospectifs nous permettant d’en apprendre plus sur l’histoire de Miss B et de son mari. Ce personnage devient éminemment humain.
César le lapin est touchant à sa façon aussi. Il est à la fois amusant par son caractère dragueur et blagueur, mais en filigrane, nous sentons aussi que le rire est pour lui une échappatoire, un truchement pour donner le change. Sous ses airs de tombeur, ce lapin est un être très sensible, terriblement attaché à Miss B, à ses chatons et particulièrement décidé à contribuer de tout son poids à la libération du château. Il illustre une autre façon de résister, plus discrète par moment, plus haute en couleurs et surtout, il est une délicieuse figure paternelle de substitution.
J’ai beaucoup aimé la solidarité qui se dégage de ces pages. Le vieux rat qui fait figure de sage, les animaux et leurs dissensions, les partisans de la force, ceux qui sont effrayés, ceux qui se rengorgent de résister. Chacun d’eux illustre le difficile choix en pareille situation car, face à l’oppression, mille et un possibles s’offrent à l’homme. Ainsi, même parmi la milice canine, des lézardes apparaissent, nous trouvons le molosse qui ne réfléchit pas plus loin que le bout de sa truffe, le pataud aveuglé par une jolie médaille et un titre ronflant et celles et ceux qui sentent que rien n’est si simple.
L’ouverture sur le passé de Silvio est intéressante, même si elle n’excuse pas ses exactions, et sa compagne est ici plus présente, c’est appréciable, bien que je la trouve très ambivalente. Par certains aspects, elle modère Silvio, mais elle est aussi celle qui le pousse et lui suggère des idées glaçantes.
Ce volume s’arrête sur une scène haute en émotions qui m’a fait pleurer et sur une menace larvée, voilà de quoi nourrir encore mon envie de découvrir la suite.
Ainsi, le tome 3 du Château des animaux est une fois de plus une réussite. Sous le voile des animaux se cachent des questionnements d’une humanité terrible, la responsabilité personnelle, l’engagement, les recours collectifs, de nombreux points sont abordés sous la fiction. C’est un récit empreint d’humanité, de tiraillement, de souffrances, le dessin sublime le propos et touche le lecteur en plein coeur.